Bien sûr, il était cul-nu comme un ver. A peine quelques fleurs et fruits en dérivé pétrolier pour masquer un Petit Jésus que l’on aura pas pu voir. Nu et entier dans une peau fantasmagorique enturlurée* d’un bleu Jaïpur. Une apparition spectaculaire émergeant d’une cloche argentée façon surprise du chef.
N’oublions pas qu’à Paris, on aime bistroter* à toute heure. A Paris, on vit la nuit. On ripaille, même lorsque sa bourse ne fait pas un tiercé gagnant tous les jours. A l’heure où les théâtres se vident, les audacieux aiment se retrouver autour d’une table dressée, nappe blanche, verres tintillants* de rouges ou de blancs, entrecôte-frites, tablier de sapeur et crème brûlée tapée par Amélie Poulain craquant le sucre croquant. On aime vivre et s’envivrer*. La nuit Paris devient un banquet géant rabelaisien et chatoyant. C’est une façon d’ignorer le crachin pénétrant. On communie ailleurs en buvant le vin divin. On bacchanalise. On devise avec des inconnus. La nuit, tous les chats sont gris et les frontières s’effacent.
Rien de surprenant à ce banquet ubuesque imaginé par Thomas Jolly. Car depuis toujours, Paris c’est la ville du toupet, de la provoc’ chic et choc. A Paris, on déboule dans le métro sans s’excuser d’avoir bousculé grossièrement les usagers, surtout si ce sont des touristes qui ont le mauvais goût d’être étrangers ou pire : provinciaux.
A Paris, on s’habille comme on veut, de façon folle, de façon snob, ampoulée. Même le ridicule n’ose tuer un parisien (d’adoption ou non, les pièces rapportées dans la Capitale étant les pires jusqu-auboutistes), tant il reste soufflé par ses audaces vestimentaires. A Paris, on devient quelqu’un d’autre car on laisse ses inhibitions au placard. On les remettra plus tard, lorsqu’on sera de retour en vacances dans sa ville de Province originelle.
Alors, un Philippe Katerine servi sur un plateau d’argent garni de fleurs au chromatisme kitsch absolu et assumé, pensez-donc… ! On ne va tout de même pas battre notre coulpe d’avoir inclut un esthétisme discutable. Tout juste osera-t-on jeter un regard en biais dédaigneux à ceux qui n’auront pas saisi l’essence d’une cérémonie qui a du chien.
Etait-il Dionysos ou Vishnou ? Bouddha porte-bonheur ou repoussoir kitsch ? Il est avant tout l’indéfinissable Philippe Katerine. Un chanteur hors-normes, un bedonnant aux cheveux rares, voix douce et fluette osant pousser en chanson ses complexes, avec des paroles comme ‘J’me sens pas beau’. Philippe Katerine, c’est le mec qui ose tout, mais sans être con, et c’est à ça qu’on l’reconnaît. Il est tendresse, mollesse du mec qui accepte ses faiblesses. A l’heure des corps parfaits sculptés au pilates, gainés, siliconés, Philippe Katerine a débarqué sur ses pochettes de disques en justaucorps nylon rose cochon, ne faisant aucune concession à son anatomie trahissant son épicurisme, son je m’en-foutisme pour le bon goût et les couleurs. Il se présente à nous au saut du lit avec une simplicité déconcertante. Il est le contraire du parisien diorisé*, déodorisé*. Il a le côté foutraque de l’artiste bohème qui tombe comme un cheveu sur le potage du Tout-Paris. Rien de nouveau sous le ciel de Paname, il y a toujours eu des marginaux.
Alors, ce banquet ? Pas de quoi en faire un scandale de ce qui est, somme toute, très parisien par son côté subversif. Un Dieu célébrant des bacchanales et la liberté du corps, assorti d’une floppée de Drag Queens et autres transformistes que n’aurait pas renié une célèbre figure du cabaret parisien : Michou qui avait le sens de la fête avec ses ‘Michettes’.
Longtemps le ‘prince bleu de Montmartre’ au verbe mordant régna avec Régine sur les nuits parisiennes durant leur âge d’or. Il était bon ton pour tout le show bizz de s’y faire voir et d‘y croiser les genres. Même le très réac Alain Delon y fêta le 85ème anniversaire de Michou avec notre Bébel* national. Côté Rive-Gauche, feu Jérôme Savary, maître ès opérettes, aimait tâter sur scène des croupes féminines partiellement dénudées et déguiser ses chanteurs en chanteuses ubuesques. Le tout dans une envolée de confettis et de séants en french-cancan triomphants vers le ciel et le visage des spectateurs. Des clichés à la Feydeau, à l’Offenbach, à la Guitry à ‘s’en fourrer, fourrer jusque-là’ *! La vie Parisienne, quoi ! Celle où les maîtresses, les amants et les invertis ont leur place. Et s’en amusent.
Paris était une fête sur la scène et dans les rues. Jacques Dutronc a bien chanté ‘Toute ma vie j’ai rêvé d’être hôtesse de l’air / Toute ma vie j’ai rêvé d’avoir les fesses en l’air !’…
Alors, on le dit, le temps d’un tableau, le temps d’une cérémonie, fût-elle grand-messe olympique, oui, Paris, oui, Paris valait bien une fesse !
Liste des néologismes du cru de l’auteur employés dans ce texte (qui ne compte pas nécessairement entrer dans le dictionnaire de l’académie française, loin de moi cette prétention :
enturlurée : pour ‘peinturluré en entier’
bistroter : action de manger au bistro
tintillants : les verres qui tintent et qui pétillent (généralement de champagne. On est à Paris)
s’envivrer : vivre en s’enivrant
bacchanalise : faire des bacchanales, une grande fête
diorisé : être tout de Dior vêtu
déodorisé : être plein de déodorant et donc désodorisé de ses parfums corporels
Bébel : Surnom de Jean-Paul Belmondo








J’adore Philippe Katerine ! Je l’ai vu en concert il y a maintenant une bonne décennie pour son opus « Katerine Francis et ses peintres ». Un de mes concerts préférés dans tous ceux que j’ai fait. J’adore ses albums. A chaque fois, j’attends le nouveau avec impatience.