
Paris, 29 Mai 1982.
Le printemps a été pluvieux cette année dans la capitale. Un mois de chien à pleurer cette bruine fine, si caractéristique de Paname. Une pluie pénétrante, silencieuse comme un Iago qui vous plombe le moral avec des insinuations à vous pousser au suicide ou au meurtre.
Un ciel tantôt Jean qui rit, tantôt Jean qui pleure.
Pourtant, le mois de Mai est celui de Cannes avec ses starlettes en coton léger, précurseur de l’estivalité heureuse où les corps brunis et luisants feront oublier l’hiver. Mais à Paris, c’est une autre affaire. Paname aime le refuge des bistrots, l’œuf dur qui frappe le zinc et le petit blanc bu sans honte dès dix-sept heures. Pour cela, il faut qu’une météo complice fasse naître une humeur de dogue à vous faire franchir le seuil d’un troquet. Une atmosphère feutrée à la Sautet même au temps des cerises.
VIIème arrondissement, 11 Rue Barbet de Jouy. Un immeuble typique des années 70 aux allures monolithiques : forme carrée, grandes baies vitrées, porte commune transparente façon Prisunic. Grands balcons d’aluminium et de verre fumé. Déjà ringards avant l’heure si on concède le côté indéniablement pratique de cet agrément. Seule la pierre de taille couleur crème composant le bâtiment atteste que nous sommes dans un quartier chic où les hôtels particuliers Haussmanniens côtoient avec dédain cette verrue des seventies.
Son architecture austère et raide l’est tout autant que l’illustre personnage à qui on doit le nom de cette rue : Joseph-Henry Barbey de Jouy. Archéologue et conservateur qui sauva d’un incendie les œuvres du Musée du Louvre lors des évènement de La Commune en 1871. Une vie de lauriers qui le firent Membre de l’Académie des Beaux-Arts, Chevalier de la légion d’Honneur, Commandeur et Officier. Barbe blanche, gueule de six pieds de long et regard grincheux constitue le reliquat de l’honorable Joseph- Henry-Barbet, Henry pour les intimes. Un buste en marbre tout aussi torve assortit à une tombe défraîchie au Père Lachaise complète la joyeuseté du notable Bon Chic Bon Genre.
Dans cette horreur emblématique des années Pompidou qui a vu d’autres congénères défigurer la Capitale et ses environs, nul ne se doute qu’une célèbre actrice y vit incognito depuis plusieurs mois. Après le décès de son fils, Romy Schneider y a aménagé en toute discrétion pour fuir la presse et les souvenirs heureux d’un foyer naguère habité par son cher David. Il lui fallait un refuge neuf et sans histoire. Cet appartement meublé prêté par un ami sera parfait. Le constructivisme triomphant a parfois du bon. Le vide abyssal et fonctionnel de cette nouvelle façon de penser l’habitat tentera de participer à l’amnésie de son chagrin.
Nuit calme, nuit paisible dans ce VIIème arrondissement un peu guindé. Il faut dire que la rue Barbet de Jouy jouxte le gratin cartographique : Varenne, Invalides, Talleyrand, Babylone. L’absolution finale vient avec Saint Dominique et Saint Germain, à quelques encablures. Un quartier résidentiel, bourgeois et politique. Il faudra se risquer du côté de Raspail, plus canaille, et de l’Odéon, pour célébrer la fin de semaine qui se profile enfin.
A quelques rues du monolithe impassible, dans les quartiers étudiants jadis Yéyés, on a guinché ce vendredi avec suffisamment de panache pour grignoter les premières lueurs du samedi 29 Mai. On rit encore, on trinque, on s’offre un dernier café fort sur les comptoirs, celui qu’on va regretter plus tard lorsqu’à l’heure du poinçonneur des Lilas, on voudra dormir enfin. Pas le temps de parler caféine car au loin, pendant que Paris est encore une fête, une rose meurt.
Rosemarie Albach-Rhetty, alias Romy Schneider, a perdu ses pétales. La lutte pour garder ses couleurs envers les tempêtes et la pluie de chagrins, est terminée. La rose viennoise a ployé définitivement. Elle n’est plus qu’un petit tas délavé de larmes, inconsciente sur la moquette. Face au défi de franchir le seuil de Mai, elle a rendu les armes. Ce n’est pas faute d’avoir aimé ces 43 étés à se faire bronzer à Ramatuelle ou ailleurs, en bonne germanique courant après le soleil qui caresse et qui brûle. Elle, la fille à la peau de lait élevée dans les étés salutaires bavarois : respirants l’herbe coupée et chaude le jour, froideur de torrent la nuit tombant sur les épaules.
Mais cet été 82 serait la saison de trop. Un deuil impossible à affronter au premier anniversaire de sa mort bête et tragique de David, le 5 juillet 1981. L’astre brûlant ne pourra plus marquer son corps d’un hâle heureux. Le rosé servi frais, les jours qui qui s’étirent, les rires de guinguettes, le flux et le reflux de la mer, tout ce qu’elle a pu aimer lui fera horreur. De tels chagrins sont faits pour les nuits secrètes et obscures. Alors, tant que le printemps est là, avec sa pluie de Mai, pénétrante et consolatrice comme la main d’un ami posée sur les épaules, il est encore temps de se réfugier dans cette douceur feutrée pour toujours.
Il est 4h du matin lorsque Romy Schneider quitte les amis avec qui elle avait passée une soirée classique d’une veille de week-end : dîner intime, joie polie et rires fanés par l’absence de David. Paris va bientôt commencer à bruisser des premiers klaxons des mauvais coucheurs, les oiseaux pépieront joyeusement le printemps, les talons des noceurs assortis de rires gras claqueront le bitume. La vie va lui sauter à nouveau à la figure. Faut-il encore éclore ? La rose de Vienne n’a plus la force de se déployer, ni d’affronter le mois de Juin qui s’annonce. Il est temps de retenir cette douce nuit de Mai, suffisamment fraîche pour apprécier la netteté de sa décision. Douce nuit de Mai où la rose choisit lentement la pénombre, sans violence, avec toute la lucidité du monde. Peu à peu les pétales tombent, comme autant d’oripeaux que ses rôles au cinéma dont elle ne veut plus. Rosemarie Albach-Rhetty, l’actrice originellement au nom de Reine des fleurs, a chu. Trois jours avant le seuil de Juin. Samedi 29 Mai 1982. 11, rue Barbet de Jouy.



Quel bel article !!! Merci Marie-Pierre pour cette pluie, fine, tiède et lancinante comme celle qui devrait couler sur nous sans cesse depuis le départ de cette Rose. J’ai revu pas plus tard qu’hier un court doc INA lqui date de la sortie de La passante du Sans-Souci. Elle est interviewée par un Drucker toujours impeccable mais il y a la douleur infinie dans ses yeux, dans ses mots (même lorsqu’elle parle d’autre chose), dans ses mains, sur sa peau…
Elle ne dit qu’à peine une phrase et demie sur le drame et c’est pour dénoncer les salopards pilleurs de cadavres pour une photo !!
Les mêmes qui ont tué Diana d’ailleurs…
Tout ça pour vendre un canard sans plumes, sans bec et sans pattes ! Un canard mort-vivant qui tue pour nourrir ce qu’il y a de minable en nous.
Comme disait Desproges : « Quand on pense qu’il suffirait que les gens ne l’achètent pas pour que ça ne se vende plus » !!!
J’espère qu’il existe un ailleurs et que dans cet ailleurs elle a retrouvé les rires de son fils.