Dans la peau de… Amy Winehouse

Back to Black
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Vous allez tout de suite vous foutre de mon patronyme : Winehouse. Pour une fille adepte de la Saoul, c’est un comble !

Blanc sur rouge, rien ne bouge. Rouge sur blanc, tout fout l’camp ! J’aurais aimé une meilleure épitaphe en guise de mots d’adieux, mais quand La Mort vous prend par surprise, elle ne vous laisse pas le temps de pérorer du Shakespeare. Elle vous fauche en moins de deux, vous laissant vomissante et vaseuse à même le sol, les yeux dans le brouillard, un rictus plein d’indignation sur vos lèvres : already dead ? It wasn’t the purpose !

Choucroute de jais garnie, maquillée à la truelle, robes beep-hop et gueule de canasson bourré au Gin Fizz, c’est moi, Amy Winehouse. Je sais, vous allez tout de suite vous foutre de mon patronyme : Winehouse, ah, ah, ah ! Pour une fille adepte de la Saoul, c’est un comble ! « Amy Cave Coopérative », en french, ça l’fait moins. Ma vie n’a pas été qu’un long drink tranquille.

Ma vie, c’était avant tout la musique. J’aimais moduler ma voix grave sur les vibrations de jazz et de blues. Il faut dire que j’avais été à bonne école, je dévorais les disques d’Ella Fitzgerald et, même si j’étais une british pur jus, en moi résonnaient les cordes vocales d’une black : sombre, gutturale, comme sortie du fin fond des âges. Une voix qui trimballait les coups durs de la vie, qui tordait douloureusement les syllabes élastiques de la langue anglaise pour mieux la torturer, une voix empêtrée dans le Bourbon, parfois.

Blanc sur rouge, rien ne bouge. Rouge sur blanc, tout fout l’camp. Je suis une écorchée vive, moi. Plus je déprime, plus mes tatouages fleurissent ma peau. Plus je m’oublie dans les paradis cocaïnés, crackés, héroïnés, plus je crêpe ma chevelure de jais. Je sais que je n’ai pas une belle gueule, mais j’ai une gueule. Une gueule chevaline qui saute l’obstacle du micro avec mépris tant j’ai du coffre, une gueule noircie à l’eye liner trop appuyé, une gueule dotée d’une mâchoire qui crachote des clopes et des joins entre une dentition éparpillée. Dans mes robes à pois retro, j’ai l’air d’une rombière déguisée en petite fille qui dégueule de beauté quand je chante mon mal-être : Back to Black, Franck, You Know I’m No Good… J’écrivais tous ces textes avec une encre noire qui aimait briser la pureté du blanc. La scène a souvent tangué sous mes pas car dans mes veines, couraient une folle soif d’amour, de reconnaissance et de célébrité. Mais aussi du Bourbon pour cacher mon bourdon (moi aussi, je peux faire des jeux de mots en français !), du Gin, de la Tequila, vin rouge, vin blanc, n’importe quoi qui m’emporte vers un ailleurs ouaté. Aussi, j’ai bien appliqué l’adage : Blanc sur rouge, rien ne bouge. Rouge sur blanc, tout fout l’camp.

Foutus, mes rêves d’amour avec mon ex-mari Blake Fielder, un salaud qui aimait autant se repoudrer le nez que de me remaquiller avec un cocard. Foutu mon désir d’être mère un jour. Foutus mes poumons crevés de nicotine. Fondues, mes rondeurs sixties diluées dans les lignes de coke. D’ailleurs, ils voulaient m’envoyer en rehab, mais j’ai dit no, no, no… Car c’était trop tard, j’étais devenue un mythe, une rebelle en jupe vichy au chignon vacillant aspirant à toucher les cieux, une gueule d’écorchée barbouillée de khôl gras, une gueule traversée d’un trait rouge sang qui hurlait mon appétit de chanter.

Le succès, les prix pour mes albums, les projets de chanter la B.O de James Bond, de faire un duo avec ce bon vieux Pete Doherty ou papy Prince, foutus, terminés ! Sur scène, je ne me cachais même plus pour boire mon petit rouge dans un mauvais gobelet en plastique. Ma voix trainait dans des borborygmes de poivrot, empâtée par l’excès et le manque de tout. Les sifflets du public rendaient leur douloureux écho à mes oreilles alourdies d’alcool… Je m’dandinais, je trébuchais dans ma jolie robe fleurie tachée de vin… Amy, c’est fini ! Les démons m’avaient vaincue. Ma coiffure ressemblait à un vautour menaçant et hirsute… Blanc sur rouge, rien ne bougeait. Rouge sur blanc, tout foutait l’camp.

Je repense aux dernières paroles d’une actrice de l’âge d’or hollywoodien : Tallulah Bankhead. Comme moi, elle était ténébreuse, éméchée et pas vraiment glamour dans la vraie vie. A l’approche de sa dernière heure, elle se mit à murmurer: « …Codéine…Bourbon… » puis s’éteignit dans un gargouillis inaudible appelant d’autres démons éthyliques et narcotiques. Je m’étais juré de ne pas finir comme ça.

Je tenais le bon bout. Plus une goutte depuis 2 mois. Pas même au réveil, juste comme ça, pour démarrer la journée de bonne humeur. Je tenais le bon bout et puis…Et puis un soir de solitude dans ma grande maison de Camden Town trop vide sans mon Blake, j’ai craqué. J’ai saisi le goulot de n’importe quelle boisson à degrés. Mes lèvres ont heurté le verre épais à peine débouché, j’ai sentis tout à coup le liquide incendier furtivement ma langue, cheminer mon gosier à toute allure pour enflammer ma cache thoracique et se répandre dans mon corps devenu un bûcher ardent. Bon Dieu que c’était bon, après si longtemps ! Blanc sur rouge, rien ne bouge. Rouge sur blanc, tout fout l’camp. Il paraît que ce proverbe marche à chaque fois, que si tu bois du rouge avant du blanc, c’est le panard assuré vers une bonne nuit. Par contre, si tu inverses les couleurs, ton estomac va faire un Grand Huit aussi flippant qu’à la fête foraine de Liverpool. J’ai bu jusqu’à plus soif, longuement, avec délectation. Allons, blanc sur rouge, ça ne pouvait pas faire de mal…. Juste un dernier, après, c’est promis, j’arrête. Faut pas qu’je retourne en rehab, no, no, no… Mon forfait commis, je me suis laissée glisser sur le sol, ivre et bienheureuse, un rire idiot secouant ma carcasse.

Maman, j’ai froid. Je ne sais pas pourquoi tout à coup, mes yeux se figent, mon corps n’est plus qu’un bloc sur le carrelage glacé. Maman, j’ai plein de brume dans mes prunelles, mes pieds se raidissent, mes cheveux me couvrent comme un linceul. Maman je ne suis plus qu’un corbeau noir gisant. Maman, c’est tellement bête, mais je crois que je meurs. Maman, c’est pas comme cela que je voulais que ça s’arrête. Maman, je sens mon cœur qui ralentit, j’ai des larmes incontrôlées qui coulent et de la bave aux lèvres, ça n’est pas très gracieux, Maman. Maman, j’ai peur… Maman, c’est aussi vulgaire que ça, la mort ? Maman, j’ai tout donné, Maman, je ne peux plus, Maman, j’ai tout brûlé, sans concession, sans remord, presque sans peur…Maman, j’ai froid, j’ai si froid et il fait si noir, Maman, si noir tout à coup, Maman… Blanc sur rouge, rien ne bouge. Rouge sur blanc, tout fout l’camp.

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