Trentenaires, précaires et fauchés : génération Ikéa et H&M, la vie en kit.

On vit une époque formidable. La preuve : notre génération est bilingue. Grâce à la crise engendrant CDD et appartements grands comme des mouchoirs de poche, elle sait parfaitement parler suédois.

On vit une époque formidable : on a internet, mais pas de CDI. On a le dernier Ipad mais on est en location. Voire en colocation pour les plus sociables ou les plus malchanceux. On a un écran plat, un micro-ondes, parfois un lave-vaisselle. Chic. On a le bluetooth, on télécharge plus vite que la lumière, on a des billets d’avion low-cost, on a mille et une possibilités, mille vies en une… mais, pas d’pot, on est nés dans la panade des trente merdiques. Voire plus si affinités avec la crise…

On vit une époque formidable. La preuve : notre génération est bilingue. Elle sait parfaitement parler le suédois. Enfin des mots de suédois égarés : Ektorp, Hemmes, Eivor, Birgit… Il paraît que ce sont des villes de ce lointain pays. Grâce aux CDD et autre contrats précaires, on connaît les raffinements des boulettes suédoises ou de la viande séchée de renne. On a même poussé l’audace jusqu’à ingurgiter du « Glögg« , boisson hivernale épouvantable censée mettre k.o les coups de froids, pas les estomacs… Nous sommes devenus des Jean-Louis Etienne au petit pied, ne nous aventurant que dans les rayons policés d’Ikéa, séduits par cette escapade européenne et clean. De là, se brode tout un imaginaire béat : en Suède, il fait tellement froid qu’aucune bactérie n’atteint la maturité. En Suède, on pourrait manger sur une cuvette de toilettes publiques. En Suède, les filles sont grandes et blondes, toujours open pour un 5 à 7, à condition de les battre au concours de bières. En Suède, les gens sont polis. En Suède, il y a une place pour chaque chose et chaque chose à sa place. En Suède, il est naturel de se baigner par moins 15. En Suède, les habitants connaissent par cœur les chansons d’ABBA. En Suède, même si l’été dure à peine 1 mois et demi, il y a quand même du soleil sur les photos du catalogue Ikéa. En Suède…enfin, chez Ikéa, tout se passe bien. Les gens se marrent toujours dans le catalogue. Ils sont heureux dans leur bulle. Ils ont probablement un métier. Peut être même un CDI. Voire, suprême privilège, ils sont peut être même propriétaires de leur sweet home. De l’autre côté du miroir, on rame pour louer un appart’. Il faut, non pas montrer patte blanche, mais remonter jusqu’à son pédigrée. Assurer en salaire trois fois et demi le loyer. Et avec ça, Madame, je vous rajoute un testicule ? Sur place ou à emporter ?

« Chérie, tu sais quoi ? Avec un peu de chance et un apport honorable, on sera propriétaires dans 45 ans, j’ai tout calculé ! »

CDD, H&M et Ikéa mais pas Roche-Bobois. Le triptyque fonctionne, impitoyablement. Nous sommes une génération en kit. Contrats fractionnés, produits discount dans nos caddies éparpillés. Certes, qui n’a jamais connu l’impression d’un puissant pouvoir d’achat en se rendant dans l’enseigne suédoise ? Ce sentiment jouissif de pouvoir tout s’offrir ou presque… Pour les vêtements, c’est une autre paire de manches. Il y a H&M. Ah, H&M et ses collections caméléons renouvelées, ses coups de pub prônant une veste à moins de 20 €… Du bas de gamme, de la fripe au royaume de la nippe cheap & chic. Ô rage, O désespoir, O génération maudite, génération en kit… Génération condamnée à greloter dans de mauvais manteaux en 80% viscose, 20% laine mélangée, génération ignorant la chaleur de la vraie laine, génération condamnée à porter des pulls « aspect cachemire », (saisissez la nuance, elle plus subtile que la minceur d’un fil), génération précaire obligée de louer alors qu’au même âge, nos parents étaient propriétaires…

CDD, H&M et Ikéa mais pas Roche-Bobois. Un casse-tête impossible à résoudre pour nous, trentenaires précaires. Trentenaires: fantômes mondialisés jusque dans nos sous-vêtements (chut, on vous avait prévu, H&M est là !), trentenaires forçats de la clef « Allen » d’Ikéa…Trentenaires duplicatas aux intérieurs similaires colonisés par une armée de meubles à la dénomination heurtant les oreilles : « Bjursta », « Ingolf », « Vittsö »… O, trentenaires frissonnant dans du cachemire de pacotille dans son intérieur de catalogue, qu’a-t-on fait de ta jeunesse ?

La clef « Allen » d’Ikéa. Le nouveau meilleur ami de l’Homme…

Et, avec tout ça, une question se pose. Quand nous aurons atteint l’âge de sucrer les fraises et lors du grand départ, que léguerons-nous à nos enfants ? Point de précieuse porcelaine, point de cristal ni de santal, point d’armoires de grands-mères trop grandes pour nos deux-pièces ridicules, point de draps brodés ni de bibelots ornés… Mais des tas de meubles Ikéa et sans doute pas des Roche-Bobois.

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