Restons des gisants de pierre

L’aube a déjà point depuis une heure. C’est l’été. C’est le temps où tout commence plus tôt. Le temps où le soleil impitoyable triomphe dans le ciel, ignorant la soif de sommeil des hommes. La belle saison est un enfer pour les mendiants du repos aimant s’oublier dans l’encre noire de la nuit. Nous, les âmes sombres, nous chérissons l’hiver et sa noirceur sans fin. Nous bénissons le froid qui étouffe les ardeurs.

Ton sommeil est mensonge. Je sens ta respiration que tu tentes de maîtriser, comme un mauvais amant tente de retenir sa régulière. Tes yeux font semblant d’ignorer la lumière du matin qui tue les persiennes. Reste dans la frontière, oui, n’ouvre pas tes paupières. Laisse-les peser sur ton regard. Oh je t’en prie, laisse cette cécité temporaire t’envahir. Ignore le petit matin, ignore le bruit de la ville qui s’éveille. Reste un gisant de pierre.

De mon côté, je ne vaux pas mieux. Je mens aussi. Je mens autant que mon souffle métronome. Je veux rester dans la constance de la nuit. Je veux oublier la vie qui ondule petit à petit. Je veux rester dans cette léthargie enveloppante. Tu ne me regardes pas et tant mieux. Car je sais que le sommeil donne à mon visage ce petit air dur et boudeur que je déteste. Je me connais par cœur. Je ne suis pas une femme pour rien. Mon repos n’a rien d’angélique. Il contracte ma bouche dans un pli sévère de vieille fille vinaigrée, il exagère la ride entre le sourcil et l’arrête du nez. Avec ce masque mortuaire, comme je dois avoir l’air revêche ! La femme aimée qui est belle quand elle dort est une femme qui ment. C’est une traîtresse qui s’est composée un visage comme une actrice se maquille avant d’entrer en scène. Ne te retourne pas. Ne me regarde pas. Fais comme moi, ignore-moi. Moi qui suis un gisant de pierre.

La grâce du matin, la grâce de la frontière, gardons-là encore. Gardons notre sommeil comme les voleurs devant une caverne. Ne bougeons pas, soyons sioux. Tout à coup j’entends le froissement imperceptible du drap. Tu as bougé légèrement. Non, pas tout de suite ! Je t’en prie, ne te lève pas, reste avec moi, restons deux inconnus noyés dans nos chimères nocturnes. Au loin dans la brume, j’entraperçois un rêve inavouable. Je le tairai à jamais. Je ne briserai pas son mystère en t’en parlant plus tard, devant un thé fumant et des tartines beurrées. Les fantasmes ne souffrent aucun rappel terrestre. Ils ne doivent pas se briser bêtement dans le craquement d’une biscotte, ils ne méritent pas de s’oublier dans le crachotement d’une radio débitant quelque insanité économique ou géopolitique. Ils sont voués à l’oubli ou à la rougeur secrète lorsqu’ils se rappellent à vous comme un fer brûlant.                                                                                                                 Tais-toi, je te dis, ne bouge pas ! Restons-là. Restons côte à côte comme des étrangers. Restons deux égoïstes dans notre quant-à-soi. Restons des gisants de pierre.

Et pourtant une crampe inopportune se fait sentir. Il faut que je bouge, que je fissure l’harmonie de nos deux corps immobiles. Peut être si je fais très doucement, tu ne remarqueras rien. Hélas, ma main maladroite frôle ton bras. J’attends ta réponse comme une proie tapie dans l’ombre prie pour que s’en aille son prédateur… Tu n’as pas répondu. Tu mens encore. Tu mens car tu respires à contretemps. Je te connais par cœur aussi. Je connais ton odeur. Je connais ton éveil. Je connais tes failles. Tu mens heureusement, tu mens divinement, mon amour. Comme moi tu restes de marbre. Tu restes un gisant de pierre.

Restons-en là. Laissons-nous bercer l’un l’autre par cette torpeur. Je ne sens pas tous mes doigts. Je ne sens même pas mon petit orteil. Je suis morte avec délice. L’éveil n’aura pas ma peau ! A quelques centimètres de moi, je sens que tu résistes aussi. Tu brûles d’ouvrir ton regard sur la lumière chaude qui inonde notre chambre. Mais tu ne tombes pas dans ce volcan incandescent, pas encore. Mon front me gratte avec sadisme, mais je résiste aussi. Un mouvement, un seul encore, et je suis trahie ! Je ne bougerai pas d’un pouce, je le jure ! Que ce chatouillis est torture ! C’est un supplice inutile que je m’inflige et je le sais. Le réveil va bientôt nous extraire de notre tombe. Les minutes nous sont comptées avant de valser dans le tourbillon d’une longue journée. Je sens mes mains jointes comme celles d’un cadavre dans son cercueil. Toi, mon amour, tu es sans doute couché sur le côté comme un soldat tombé au front. Tu mens encore pour me faire plaisir. J’entends à peine ton souffle. Nous sommes deux tricheurs. Nous sommes deux salauds voulant à tout prix siéger dans leurs tours d’ivoire respectives. On s’aime quand même, bien sûr. Mais le sommeil est un bastion sacré où chacun jardine dans son coin à sa guise. Poussez cauchemars, rêves idiots, rêves sans queue ni tête, rêves honteux, frustrations enfouies, rancœurs, sournoiseries ! Croissez, multipliez-vous en sourdine… et surtout gardez-vous d’être honnêtes…

Encore quelques instants avant la sonnerie fatale qui nous mettra face à nos vérités quotidiennes… mais chut … il reste un peu de répit… Alors, mon amour, je t’en prie, pour quelque secondes encore, restons des gisants de pierre.

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