La Femme de 30 ans

Marylin Monroe, 36 ans et à l'apogée de sa beauté, photographiée par Bert Stern une semaine avant sa mort.
Marylin Monroe, 36 ans et à l’apogée de sa beauté, photographiée par Bert Stern 6 semaines avant sa mort en août 1962.

Elle a tout compris, la femme de 30 ans : les désillusions, les amours à la dérive. Elle a tout compris et elle sourit quand elle voit les jeunes couples se bécoter sur les bancs publics. Elle pourra deviner le nombre de semaines, de jour, d’heures qu’ils sont ensemble. Elle sourira blasée de ces amours de lycée. Elle aussi, un jour, elle s’est fait aimer et a aimé maladroitement, fougueusement, avec ridicule aussi.

Elle connait tout ou presque, la femme de 30 ans. Elle ne fait plus la coquette, elle séduit : nuance. Elle sait s’assoir avec componction en croisant les jambes comme il faut. C’est une rouée de l’œillade, c’est une Sarah Bernhardt sachant lancer son regard dramatique emprunt de mélancolie, le pâle sourire assez savant pour émouvoir. Elle sait provoquer la catastrophe des larmes quand cela s’avère nécessaire, le précieux adage de Marylin Monroe en tête : » Une femme a deux armes : le maquillage et les larmes. Mais elle ne peux jamais les utiliser en même temps…« .

Elle a tout compris, la femme de 30 ans. Elle sait coordonner sa toilette avec suffisamment de négligence pour faire croire à l’heureux hasard. Car elle a du goût, la femme de 30 ans. Plus jeune, elle a eu mille visages. Mille visages trop fardés, mille personnalités fabriquées, mille modèles vains. Elle s’est cherchée pendant longtemps. Assez pour apprendre le goût. Pas le bon, ni le mauvais. LE Goût, tout simplement. Celui qui n’exagère pas. Ni fifille, ni mémère. Elle est sûre de ses défauts et plus incertaine de ses charmes. Elle sait se camoufler, la femme de 30 ans. Elle sait se faire panthère. Elle en a la démarche car quand elle veut, elle devient féline. En talons hauts, elle sait ondoyer de la croupe sans être vulgaire, mais un brin cabaret, tout de même. Il faut dire qu’elle a en elle l’allure, avec un grand « A ». L’allure, elle sait que c’est une chose qui compte. L’allure est indéfinissable. L’allure est furtive, elle se remarque, elle passe en marquant à jamais l’œil qui la calcule. L’allure est un courant d’air. Intelligemment employée, elle se termine par un sillage parfumé. L’allure est olfactive. La femme de 30 ans sait qu’exister éternellement passe par d’autre sens que la vue. Elle sait frôler le mâle avec la retenue qui trouble. Elle sait s’éclipser avec des yeux de nonne modestement baissés. Je suis belle, je le sais, mais n’en faîtes pas une montagne… Épargnez-moi vos compliments, je vous assure, ce n’est rien… je suis juste une passante… je suis juste une inconnue qui tatouera votre mémoire…

Hypocrite femme de 30 ans ! Femelle, intrigante, rusée, traîtresse ! La femme de 30 ans cabotine à loisir. Lorsqu’elle pense à la jeune fille qu’elle était, elle hausse les épaules et balait d’un revers de main dégoûté son timide fantôme de jadis. Elle rit de ses craintes lointaines, elle se gausse de ses peines d’enfant, elle s’émeut vaguement de ses rêves d’adolescente, méprise ses emballements de midinette, elle évoque désabusée ce temps de l’innocence emporté par le temps. Alors elle s’en retourne aux feux de la rampe, crevant d’orgueil et de lumière. Elle connaît tout d’elle ou presque, la femme de 30 ans. Elle connaît son texte au cordeau. Elle sait quand marquer les pauses. Elle mesure l’effet de ses didascalies. Elle sait comment piétiner le cœur des hommes. Elle n’est jamais rassasiée, la femme de 30 ans. C’est une ogresse qui veut tout balayer. Elle veut marquer l’histoire, la femme de 30 ans. Elle a en elle la vanité du désir d’éternité.Elle veut rester dans un coin de la mémoire des hommes qu’elle a aimés, des hommes qu’elle n’aura jamais, des hommes qu’elle a séduits, comme ça, en claquant des doigts, juste pour le plaisir de se sentir belle.

Elle est un brin bohémienne, la femme de 30 ans. Car au fond d’elle-même, elle SAIT. Elle sait que le temps lui est compté. Que l’apogée de sa beauté est là, entre ses mains. Elle a conscience du temps qui passe. Elle sait qu’elle est au cœur de son été. Que bientôt le basculement vers les 40 ans vont la faire glisser de l’autre côté de la barrière. Celle où il sera plus long de se maquiller le matin, celle où il faudra apprendre à cacher ses genoux, cacher ses premiers cheveux blancs et la ride trahissant un vécu. Elle sait que l’automne approche et par-delà, le renoncement l’attend. Car pour bien vieillir ou prendre de l’âge, selon la politique qu’elle décidera d’appliquer à elle-même, la femme de 30 ans aura l’honneur de ne pas se camoufler. Le botox, le collagène, le lifting ne passeront pas par la femme de 30 ans. La vraie, l’honnête fera face à l’avancée implacable des années qui veineront sa peau de plis indésirables, qui voileront l’éclat de ses yeux, qui marqueront de plis ses paupières ayant connu la palette des émotions d’une vie humaine. Ce n’est pas une planquée, la femme de 30 ans. Droit dans les yeux, elle a décidé d’affronter sa dégradation physique future, annonciatrice de destinée mortelle. Au bout de chemin, la femme de 30 ans glissera vers l’inconnu. Elle acceptera son inéluctable et absurde issue. Elle se fanera progressivement avant de regretter son éclat passé. En regardant des photos de jeunesse, ses mains parcheminées trembleront alors face à toute cette beauté enfuie. Elle se dira qu’elle n’avait pas le choix, la femme de 30 ans. Que c’est ainsi, qu’il faut accepter de voir la mort jardiner en soi, que les saisons passées étaient un apprentissage répétitif et juste de ce qui allait arriver. Elle ne penserait pas que l’hiver arriverait si vite, la femme de 30 ans. Et maintenant, la voilà piégée, la femme de 30 ans. Son miroir de poche lui renvoie un premier sillon, ersatz d’une future patte d’oie. D’un geste sec, elle referme l’ingrat reflet. Elle a tout compris. Elle a déjà accepté. Elle baisse presque la garde. Avec une larme au coin des yeux et un sourire fair-play forcé, elle songe à cette phrase de Bette Davis : « Vieillir, ça n’est pas pour les mauviettes « .

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Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. Laurent dit :

    Elle est donc très forte la femme de 30 ans. Je ne pense pas que toutes les histoires des femmes soient toutes comme celle-ci. Je pense que les exceptions existent. Il y a des femmes de 30 ans épargnées par ces déceptions et ces crises. Il y a des femmes de 30 ans qui ont la nostalgie de leur adolescence.

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