Les Gentlemans s’en vont

Arsène Lupin file à l'anglaise
Arsène Lupin file à l’anglaise et se demande ce que va devenir ce bas-monde : « What the f***?!!« 

Kanye West a tiré une tête de six pieds de longs, puis s’est présenté à la passante ignorante comme « le plus grand chanteur du monde« . Rien que ça, le bougre ! Dieu en toute simplicité. Les connaisseurs se marrent encore.

Hier, il paraît que Georges Descrières est mort. Les moins de 30 ans ne peuvent pas connaître car ils n’étaient pas nés quand cet acteur revêtait le costume d’Arsène Lupin pour la série éponyme diffusée entre 1971 et 1987.
Hier Georges Descrières est parti sur la pointe des pieds, emporté par le crabe qui l’a discrètement dévoré comme le comédien a lui aussi discrètement brûlé sa vie. Vous pourrez toujours chercher dans la presse à scandale, il n’y a pas l’ombre d’un Georges Descrières. Il est devenu un paisible octogénaire disparu au temps où les feuilles mortes se ramassent à la pelle.
A la mesure du gentleman-cambrioleur, il se montrait grand seigneur. Le rôle, d’ailleurs, lui allait comme un gant finement boutonné. Le trois-pièces noir et blanc, le cigare consumé avec élégance, le sourire à la Bébel, le chapeau-claque d’un noir lustré, le monocle amusé, Georges Descrières a prêté sa gestuelle princière au plus grand des voleurs. Lorsqu’il dépouillait une femme, il lui faisait porter des fleurs. D’un baisemain habile, il subtilisait les solitaires de diamants, d’une caresse tendre, il dérobait les plus jolis cous de Paris… Oui, Georges Descrières était à sa manière, un gentleman, espèce humaine en voie de disparition.

Les gentlemans s’en vont. Ne restent que les cons, résistants de la première heure maintenus en vie par leur haine des autres, leur bêtise ou leur amertume. C’est à rien n’y comprendre. Prenez Alain Delon : Dieu qu’il était beau dans La Piscine, dans Le Guépard, dans Plein Soleil… ! En son temps, Alain Delon était le symbole de la jeunesse insolente, grisée par l’après-guerre, ivre des Trente Glorieuses où tout renaissait en couleurs. Alain roulait à tombeau ouvert dans Paris, Alain faisait les 400 coups avec Jean-Claude Brialy, Alain emballait Romy Schneider ou la faisait bouillir de rage en imitant à dessein l’accent allemand sur le tournage de Christine, lors de leurs fiançailles à Lugano il brisa le hors-bord de son beau-père teuton qu’ haïssait tant Romy. On imagine le sourire carnassier d’Alain, fier d’avoir démoli un morceau du patrimoine du gros Daddy Blatzeim*. C’était le bon temps, celui des années 70 où les corps se libéraient, le monde était en train de changer, Mai 68 avait assommé la vieille garde à coups de pavés… Et puis Alain est devenu Delon. Et Delon s’est glissé on ne peut plus souvent dans la peau d’un flic, borsalino visé sur ses implacables yeux bleus, duffle-coat beige bien serré, gâchette à crans. Petit à petit, il s’est raillé aux opinions politiques de Brigitte Bardot, elle aussi jadis emblème de liberté, de blondeur, de légèreté de l’être… Mais ça, c’était avant. Maintenant, Delon ne fait plus dans la dentelle. Delon a vieilli.
Le lion se pose tranquillement dans les médias. La crinière blanchie et foisonnante, le regard franc de celui qui n’a peur de rien, il déblatère à qui veut l’entendre sa désapprobation du mariage gay, quelle ironie pour celui qui doit sa carrière à Visconti ! Dernièrement, l’acteur dit cautionner et comprendre la montée du Front National. Peu à peu, le bleu de ses yeux se durcit jusqu’à en devenir marine… quelle tristesse… Delon devient ce que l’on appelle communément un « vieux con ».

Les gentlemans s’en vont. Dans les médias, ne reste que les médiocres : les Maîtres Collard, les Jean-Roucas bêbêtes faisant leur show. Se rajoutent au cortège les sénateurs bedonnants qui caquètent lorsque les sénatrices prennent la parole. Et Arsène Lupin, dans tout ça ? Arsène s’en retourne sans doute dans sa tombe, dépité par tant de muflerie. Que leur arrive-t-il, à ces rustres ? Auraient-ils perdu tout sens commun ?
Les gentlemans s’en vont et croisent les arrivants de la pire espèce. Le chanteur Kanye West, récemment en visite à Paris, ne s’est-il pas offusqué de ne pas être reconnu par une passante ? Interloquée par ce débarquement de limousine au bling-bling rutilant de mauvais goût et de gorilles gardes-du-corps, elle a eu l’impudence de dire : « Qui c’est ?« , aux journalistes sur-place. Arsène Lupin, lui, aurait passé son chemin, un rire méprisant lancé à tout ce tapage, son automobile old school démarrant en trombe et le moins silencieusement du monde. Excusez Monsieur Arsène, mais il vient des années 20, la mécanique en est encore à ses balbutiements. Kanye West a tiré une tête de six pieds de longs, a pris l’ignorante par la main et s’est présenté à elle comme « le plus grand chanteur du monde« . Rien que ça, le bougre ! Dieu en toute simplicité. Les connaisseurs se marrent encore.

Les gentlemans s’en vont. Ils laissent place à regret aux idiots de la Télé Réalité, à la médiocrité ordinaire, au machisme suintant, aux Hanouna showmans du pouet-pouet, aux Fillon-Coppé aimant jouer à triangulaire de 2014… Parfois, la Providence fait un heureux écart et frappe là où cela doit faire mal : aujourd’hui, Emilie Louis, le tortionnaire de l’Yonne, est mort. Seul et au chaud dans sa cellule, certes, mais il est bien raide cette fois. Il y a des exceptions qui vont de soi que salue Arsène Lupin d’un coup de chapeau-claque au Bon Dieu, « Bien joué, Seigneur ! Pour une fois, la Grande Faucheuse a frappé où il fallait !« . Mais une fois justice faite, Arsène Lupin s’enroule dans sa cape et s’évapore…
Les cons s’installent, inexorablement. Et pendant ce temps, les gentlemans foutent le camp.

*Hans Herbert Blatzheim (1905-1968) était le second mari de Magda, la mère de Romy Schneider. Homme d’affaires louche, il mis la main sur les cachets de sa belle-fille alors mineure et engloutit sa fortune dans des investissements douteux. Romy Schneider ne vit que très peu l’argent des « Sissi » et des autres films qu’elle  tourna avant sa majorité.

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Quand Kanye West et son manteau de mémère arrivent, Rhett Butler jette l’éponge…« Franckly my dear, I don’t give a damn...’
Alain dans les années 60. Delon 50 ans plus tard, en moins drôle.
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