Lettre à… l’Ami Ben

Ami Ben, j’ai envie de te dire que même mort, tu m’emmerdes !

Avant 2001, on pouvait se marrer sur les passeports... Mai 2003, on est tous bons pour le musée Grévin !
Avant 2001, on pouvait se marrer sur les passeports… Mai 2003, on est tous bons pour le musée Grévin !

Il paraît qu’il faut faire la gueule. Pas un sourire, pas une mimique, pas un soupçon du rictus de l’imbécile heureux qui va partir en voyage. Il faut avoir des cheveux tirés, les oreilles dégagées. Des cheveux, oui, on a encore ce droit. Des cheveux certes, mais pas ébouriffés, pas un épi ne doit sortir du cadre. Pas de béret façon Titi parisien, pas un turban, pas un ruban. L’important est d’être un brin helvétique : « Adoptez un regard neutre« , ils disent.
Il paraît qu’il faut faire la gueule. Enfin, une gueule de Droopy de six pieds de longs. Le regard vide, comme ces poissons lune aux airs mornes et songeurs. A la sortie du photomaton, on fera à coup sûr une dépression en voyant son portrait : celui d’un humanoïde aux yeux vitreux, à la bouche molle, aux fossettes en grève, au dos bien droit, la tête surtout pas inclinée.
Il paraît qu’il faut faire la gueule. Etre droit dans ses bottes, droit dans le regard, le poil lisse, tout à niveau. « Ne souriez pas. Tenez-vous bien droit.« , ils disent sur les instructions officielles. Fini la samba brésilienne dans la cabine. Désormais, on est tenus de rentrer dans le rang; et cul-serré silvousplait ! On n’est pas là pour rigoler ! On est là pour se faire engueuler ! On est là pour établir votre identité, Mesdames, Messieurs !

Alors, l’Ami Ben, toi qui paraît-il gît au fond de l’océan, j’ai envie de te dire que même mort, tu m’emmerdes. Déjà, lorsque les Twin Towers se sont effondrées, éventrées d’Enfer, crachant flammes et fumée noires, je n’étais pas fière. Devant mon écran de télévision qui passait et repassait en boucle ces images d’une obscénité fascinante, j’ai commencé à perdre le sourire. Le monde entier était new-yorkais, oubliant que tous les jours sur la planète, des milliers de gens soumis aux guerres meurent de dommages dits pudiquement « collatéraux ». Mais pour la télévision, c’est beaucoup moins spectaculaire que la symbolique de ces jumeaux ivres de capitalisme tombant comme un château de cartes. C’était le Titanic du XXIème siècle. Tous ces corps d’hommes d’affaires déchirant le ciel pour fuir la fournaise… Je n’ai même pas ri quand j’ai vu ta face de Père Noël soixante-huitard annonçant le Djiad version Y a-t-il un pilote dans l’avion ? sans un Leslie Nielsen farfelu pour venir nous tirer de ce merdier.
Oui, Ami Ben, le 11 septembre 2001, quelque chose d’amer s’est installé dans ma bouche. Deux ans plus tard, la réplique des ricains ne s’est pas fait attendre : l’obligation des passeports biométriques avec toutes les contraintes débilitantes dont l’administration américaine a le secret. Sous le coup de l’émotion, l’Europe a plié. Plus jamais de terroristes à bord grâce à la bio-mé-trie ! Crois-moi, mec, Phileas Fogg allait se retourner dans sa tombe jusqu’à en faire du smurf. Fini le passeport faillible et chargé d’histoires, bourré de tampons des pays traversés, fini la photo sépia cocasse qui faisait marrer les douaniers ou les copains ! On allait en baver grave. On allait nous réduire en poussière. On allait nous normer. Il parait qu’on allait devoir faire la gueule.

Alors, moi je dis, bravo, Ami Ben, c’est toi le plus fort dans cette histoire ! A l’aide des américains, nec plus ultra de l’ironie, tu as soumis le monde à une norme désormais indélébile. Plus jamais il ne sera permis de sourire sur les photos destinées à nos papiers officiels. Nous sommes tous condamnés à être des zombies tristes et désincarnés. Le monde ne se marre plus. Le banal est devenu larmoyant. Ami Ben, toi qui es bouffé par les mollusques depuis deux ans, du tréfonds des abysses où tu règnes, tu dois sans doute être fier de nous avoir volé ce dernier rempart de notre humanité. Alors, bien que tu t’en contrefoutes, je te le dis, Ami Ben, à chaque fois que j’entre tremblante dans le photomaton comme on met le pied dans une tombe, prête à faire mourir l’étincelle qui m’anime pour rentrer dans la foutu norme, une salve de grossièretés me monte à la glotte. Mais comme il parait que je suis bien-élevée, et que petit Jésus m’a appris à tendre la joue gauche quand on me marave la droite, j’ignore avec art ce que te fais mon majeur. Eh, Ami Ben, il parait que tu fais la gueule…

Au point où en sont les choses, on devrait tous coller un portrait de Droopy sur nos passeports en guise de photo-témoin. On gagnerait du temps dans les photomatons...
Au point où en sont les choses, on devrait tous coller un portrait de Droopy sur nos passeports en guise de photo-témoin. On gagnerait du temps dans les photomatons…(Photo de passeport biométrique : spécimen officiel sur le site .gouv.fr).

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