Les Zombies du 14

A la sait Valentin, le mauvais goût du Maître fleuriste est toujours un succès...
A la Saint Valentin, le mauvais goût du Maître fleuriste est toujours un succès…

Hall de Gare de La Défense, 14 Février 2007, 19h.

Ils sont tristes comme des poissons-lunes, ces grands hommes en costards, naviguant, gris et blêmes, le pas stressé, le teint blanc des jours de Carême. Fantômes somnambules, ils se faufilent d’un pas élastique, non moins que ne l’est le rictus qui s’accroche à leurs lèvres.
Tel un banc de colins encravatés, hommes d’affaires, cadres, forçats d’Areva, banquiers, managers, Mad Men arrivistes ou suicidaires, ils se déplacent en grappe, prédateurs terrassés à la superbe du matin perdue dans un lacet fuyant, une veste froissée, une peau percée de poils émergeant comme autant de lances trahissant le Cro-Magnon enfouit sous des millénaires d’hygiène domestique.
La chaussure empoussiérée s’arrête tout d’un coup, se discipline et se range derrière un autre zombie longiligne en attaché-case. La file est interminable et grise comme un matin d’hiver. Ils sont une trentaine à attendre, tels de bons petits soldats, devant la boutique Au Lys d’Or. Jamais un nom n’a été aussi mal assorti tant par son contenant que son contenu. Sur un néon grossier d’un blanc jauni par le temps, les mots gracieux de l’enseigne d’un vert criard se détachent, un affreux lys jaune s’invitant au-dessus du « Y » aussi inopportun que prétentieux. Les carreaux sales du petit carré noyé dans l’immense hall de La Défense répondent admirablement à la lumière crue des néons éclairant des bouquets hideux. Tant de belles fleurs sacrifiées pour achever leurs courtes vies désassorties, le rouge aristocratique de la rose côtoyant la simplicité bêbête d’une marguerite au pollen d’un jaune de cocu, lui-même entouré par du gypsophile dont la dentelle délicate de ses minuscules boutons immaculés est ici malmenée par un odieux cellophane orange. Collée à même l’affreux écrin dérivé du pétrole, une étiquette « Plaisir d’offrir« , aux arabesques kitchs, assassine le tout. C’est diablement, indéniablement, irrémédiablement moche. C’est à en dégueuler. Et c’est cher. En ce jour de gloire, Le Lys d’Or vomit de roses rouges importées du Kenya dont la culture intensive fait crever les lacs pompés pour le Plaisir d’Offrir à sa grognasse en guêpière, à sa rombière, sa mémère. Les jardins éphémères de l’Occident ont des relents mortifères.

Pendant que la commerçante asiatique affable et efficace, encaisse à la chaîne, les poissons-lunes prennent leur mal en patience. Il est déjà 19h30. Même s’ils en ont plein les pattes, il faut encore tenir. C’est le jour de la St Valentin. Un mois que les médias les bassinent, au cas où ils l’oublieraient. Ils savent que c’est autant une convention sociale et qu’un pacte commercial convenu. Ils savent que si ce soir aucun élément végétal ne franchit le seuil, ils vont se faire engueuler. Dans le lit conjugal, ce sera l’auberge des culs-tournés, à coup sûr ! Alors ils attendent, le dos droit et brûlant de fatigue, dans cette gare immense emplie d’échos transitoires. Rien n’est plus laid que le grand hall de La Défense. C’est gris. Ça pue. C’est perclus de poussière noire dans les recoins oubliés par les agents de nettoyage. Les poubelles au plastique transparent anti-attentat débordent de déchets de fast-food. Un courant d’air au froid insidieux pose son souffle désagréablement glacial sur les nuques à peine protégées par les cols amidonnés. Le régiment de Valentin frémit tout un coup, ploie quelques secondes, vaincu par cette faiblesse momentanée, puis se remet d’aplomb comme si de rien n’était. Un homme anthracite approche enfin du Saint-Graal. C’est à son tour de faire l’amoureux d’un jour pour avoir la paix. Le regard perdu, il s’arrête sur les reliquats de bouquets invendus. Ils sont tous d’une laideur insoutenable. Déjà, les tulipes battent en retraite, déjà les cœurs de roses se flétrissent, les fougères décoratives sont attaquées par une noirceur mortelle. Ses yeux mornes s’arrêtent sur un bouquet de roses pourpres à longues tiges. Elles seules ont échappées au goût de chiottes de la fleuriste. De loin l’homme semble percevoir la douceur de velours du pétale carmin, caressant comme l’oreille d’un nouveau-né. Si ce n’est le papier cellophane blanc grossièrement dentelé, l’ensemble n’est pas si mal. Cette simplicité évidente rend bien. Des roses rouges et c’est tout. Sa pupille rencontre le prix griffonné au feutre noir sur la pancarte de plastique jaune. Il a un haut-le-cœur. « Les salauds, ils ne s’emmerdent pas ! La Saint-Valentin a bon dos !« . Tant pis, il le prend quand même. Il ne peut se résoudre aux autres associations bariolées. Un hochement de tête mécanique fait effet d’accord tacite entre la commerçante et le Valentin plumé. Pendant que le terminal débite le PIB d’un petit état africain, l’homme cligne des yeux, essayant d’oublier toute cette horreur commerciale, toute cette laideur imposée bourrée de cœurs rouges et de slogans à l’enthousiasme faux-cul « N’oubliez pas la Saint Valentin !‘. Le geste sec de sa carte bleue arrachée accompagné d’un sourire de façade couplé avec un « Aur’voir, bonne soirée! » l’éconduit comme un valet de pied.
L’homme anthracite se retrouve alors propulsé du Lys d’Or, son encombrant fardeau dans les bras, l’attaché-case alourdissant cruellement ses phalanges. Les banlieusards pressés font fi de son précieux trophée de tiges et de velours empourpré. Ils le bousculent sans ménagement. Ils ont un train à prendre. Rien à foutre du reste. Un coup d’épaule malencontreux froisse le cellophane immaculé. Un pétale tombe. Une rose porte une fine cicatrice violacée. On a frôlé la catastrophe. L’homme au costard froissé a vacillé comme une flamme. L’espace d’un instant, sa vulnérabilité a craqué son verni de cadre à l’univers impitoyable. Très vite l’homme se ressaisit. Il va rater le train de 19h59. Alors il rehausse son paquetage, prêt à le protéger de la moindre agression, l’œil aux aguets, le pas ferme et déterminé d’un soldat partant au front. Il ne faut pas être en retard. Aujourd’hui, c’est la Saint Valentin.

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