Eloge du Chat

Le Chat a des choix de roi. Il ne faut pas le prendre pour un imbécile.
Le Chat n’a pas des goûts prolétaires.

nemo

Le chat est un taiseux. Il garde pour lui ses mystères, et, lorsque l’on croit déceler un peu de vérité, ses deux fentes se referment comme un linceul sur son regard de jade. Alors le chat se fait statue, le chat prend des airs de bouddha rieur impénétrable. Un sourire invisible se dessine, muraille de Chine moqueuse. Se moquerait-il ? Le silence se fait félin.

Le chat est magicien. Il a le don d’apparaitre sans qu’aucun bruissement n’ait annoncé sa venue aussi soudaine que surprenante. Assis sur le bureau, sa bille d’agate aussi sévère qu’un lorgnon, il fait mine de chaperon. Le chat surgit comme un prestidigitateur fait sortir un lapin de son chapeau. Le chat se tait toujours, malgré l’admiration de ce don de quasi ubiquité que l’on lui porte. « Ah, tu es-là, toi ? Je ne t’avais pas entendu… ». Ce miracle quasi divin lui semble des plus normal. Tout juste le chat consentira-t-il à émettre un miaulement signalant sa présence après quelques instants où l’ignorance de sa présence est pour lui un terrible affront.

Le chat, cette cédille contorsionniste qui s’alphabétise à loisir : droit comme un i, il se fait soldat d’un mirador imaginaire, allongé en « L, les pattes en équerre », il s’étire, impudique contre le moelleux d’un cachemire; en « s » il laisse serpenter sa langue sur son poil qu’il lustre aussi minutieusement qu’un meuble précieux que l’on cire. Le soir venu, sa queue ajoutera une cédille soigneusement enroulée, prête à parer d’un coup sec les inopportuns qui viendraient troubler son sommeil. Il guettera d’un œil de fauve, à demi-ouvert, la caresse vénérée du maître auquel il accordera ce privilège, feignant de recevoir cet hommage d’un air blasé, tel un seigneur magnanime… Le chat se tait toujours, du moins à sa manière. Le ronron de contentement se ferra en sourdine, il sera une volupté silencieuse.

Le chat est un marin. Arrivant dans une pièce, sa queue navigante annonce l’arrivée d’un vaisseau. Il a beau être au ras du sol, le chat n’en perd pas moins sa prestance. Sa proue souvent en éveil, le chat traverse des mers imaginaires peuplées de tapis moelleux, de parquets cirés, de carrelages peints.

Le chat est un ténor. Son miaulement modulant à loisir les graves ou les aigus vous prend les tripes à bras le corps, vous cisaille les entrailles de ses déchirements hystériques comme autant de cordes sur le point de se briser. Cabot, le chant du chat se fait plaintif, implorant, exigeant, couinant, interrogatif, injonctif. Le chat a mille masques à ses vibrisses.

Le chat est un voyant. Dépourvu de boule de cristal, il n’usurpe en rien ses élans soudains face à un fantôme que lui seul peut apercevoir. La nuit tombée, le chat ouvre une pupille de Horlà, l’oreille aux aguets, la truffe frétillante, la gueule affolée. Lestement, il se jette sur un mur, se rue dans l’ombre d’un couloir, s’électrise d’invisible. Idiot, l’homme soupire. Sans doute le chat aura-t-il vu un insecte, mais de-là à lui prêter des instincts de mage… Eh là, stupide humain, le sang divin de Bastet coule dans ses veines ! Le chat cause avec les grands de l’éternité, tenez-vous le pour dit !

Le chat a des dédains qui nous échappent. Un froncement de museau suffit à nous montrer sa désapprobation : une litière imparfaite, du lait caillé, l’affront amer d’une pelure d’agrume, un parfum inconnu ou ennemi. Le chat a des offenses secrètes qu’il a l’élégance de garder pour lui. La pupille fixe, accusatrice, la gueule indignée, le voici juge de nos turpitudes.

Le chat est un tyran qui ne supporte pas qu’on lui refuse des faveurs : un morceau de poisson cuisiné, un bout de jambon, une miette de brioche, du poulet mitonné. Le chat a des choix de roi. Il ne faut pas le prendre pour un imbécile. Le chat n’a pas des goûts prolétaires. Son irrésistible penchant pour le luxe lui fait préférer la soie au coton, le velours à l’osier, le lit deux places au divan modeste… Si d’aventure le refus du maître de lui accorder quelques bribes de son repas, alors le chat se tait et passe son chemin. Tel un petit soldat, il se fait raide, la queue droite à la manière d’un sabre rangé le long du corps, le port de tête aussi haut que s’il portait quelque coiffe d’uniforme.
Mais parfois ses goûts révolutionnaires le conduisent à s’empiffrer de sardines odorantes et grasses, de peaux de poulet, de rebuts d’un repas qui nous font détourner la tête. Mais le chat se tait et savoure, babines pourléchées avec cet air de lion rassasié trahissant le fauve du fond des âges qu’il est. La griffe assassine, il plante ses joyaux de nacre dans la mollesse de notre peau, étirant un filet légèrement sanglant, la pupille pleine du défi de l’animal face à l’homme, cet infâme roturier qui a osé le domestiquer il y a des milliers d’années. Le chat a des rancunes silencieuses, mais tenaces. Il a des fourberies mazarines, il a des complots de nihiliste policé, des calculs sombres. L’attentat commis, objet précieux écrasé à terre ou crème pâtissière souillée par sa gourmandise, l’insolent se drape dans le fait accompli, le torse bombé, le regard digne des brigands de grand chemin. Le chat est un gentleman cambrioleur, un destructeur assumé. A peine rampera-t-il pour éviter l’humiliation d’une pantoufle attentant à son pelage.

Le chat est beauté, le chat est un bibelot en mouvement. Si les hommes persistent encore à le torturer par mille horreurs commises, c’est sans doute autant par bêtise que par jalousie. Les chats concentrent en eux toute la beauté du monde. Placides, ils sont un paysage à contempler, un mystère à éclairer. Hors du temps, le chat ne connaît pas la désolation de la peau qui se fripe, la catastrophe imminente des rides. A peine leurs poils blanchissent-ils. Et, si l’âge les fait claudiquer, c’est toujours avec cette grâce infinie qui transformera ce début de sénilité en balancement élégant, tel un dandy se baladant avec sa canne au pommeau d’ivoire.

Le chat est Pharaon. Lorsque le sommeil le saisit, le voilà qui se recroqueville, agonisant, pattes rentrées, tel un pécheur en rédemption. Seuls les légers tressaillements de ses membres attestent qu’il est encore de ce monde. Le chat qui dort se trouve dans un au-delà invisible dont lui seul a la clef, car lui seul peut en revenir. A nouveau l’homme envie son pouvoir, lui, le désespéré, le soiffard bredouille du grand secret : le chat connaît l’immortalité.

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