Nous ne valentinerons pas ensemble

Marlène Jobert et Jean Yanne dans Nous ne viellirons pas ensemble, de Maurice Pialat, 1972. Une autre façon de s'aimer...
Marlène Jobert et Jean Yanne dans Nous ne vieillirons pas ensemble, de Maurice Pialat, 1972. Une autre façon de s’aimer…

Fuyons la vulgarité de ce rouge omniprésent et les 50 nuances d’âneries pour le gris feutré de Bruges. Là-bas, tu n’auras pas besoin de t’abîmer dans des puputeries ridicules.

Mon amour, promets-moi que nous ne valentinerons jamais ensemble. Ne crois pas à l’altération de mes sentiments, au contraire, ils ont plus profonds que jamais. Parce que t’aime, mon amour, et par ce que tu m’aimes à mort, mon amor, épargnons-nous cette honte romantico-commerciale. Notre amour n’a pas besoin de cœurs de papier à trois sous, de grotesques roses rouges inodores, de chocolats cul-cul en boîte, de string vulgaires au plus dernier degré. Le soir du 14, évitons avec ardeur la supercherie d’un couteux restaurant au menu nigaud attrape-cœurs. Quant à toi, mon amour, épargne-moi la catin de publicité au polyamide déshonorant d’une lingerie douteuse. Parce que moi je te propose des dessous chics en dentelle véritable. En cette fin d’hiver, ma chérie, ma vie, fuyons la vulgarité de ce rouge omniprésent et les 50 nuances d’âneries pour le gris feutré de Bruges. Connais-tu cette ville en hiver ? Elle baigne dans la brume telle une belle orientale dans son hammam, ses arbres au repos élancent leurs branches désespérées vers un soleil absent, l’eau se perd dans les canaux de cette petit Venise à la Vermeer… Le soir venu, les réverbères sont autant de lucioles suspendues dans des secondes d’éternité… Là-bas, mon amour, tu porteras un manteau épais et doux, tu te laisseras aller au moelleux d’un pashmina sur tes épaules, les mains froides se glisseront dans mes poches ou dans ma main accueillante. Tu n’auras pas besoin de t’abîmer dans des fantasmes de pacotille ou dans des puputeries ridicules.

Car moi, dans cette ville de contes de fées, je te demande d’être Reine de Glace: je te veux en blanc, en beige ou en gris. Je veux voir ce drôle de mouvement d’épaules que tu fais, là, quand tu frissonnes, je veux te voir renifler l’air humide d’un air ravi et inquiet, je veux voir dans ta prunelle le reflet des flocons qui tombent, comme ça, à l’improviste. Les malotrus pourront s’éparpiller sur nos bonnets de laine, atterrir dans notre main pour y mourir sans ménagement. On sera heureux de cette dernière neige, on se rêvera dans une Isba, on regrettera d’avoir laissé Pasternak, Tolstoï ou Pouchkine à la maison, on poussera la porte d’un café sur le point de fermer pour supplier un dernier chocolat chaud, comme ça, dégusté sur le vif, on repartira vite, comme des voleurs rassasiés… Au grès de nos envies, on dégustera des marrons grillés, des frites ou même une gueuze bue comme un long dring, avec la délectation nécessaire de deux amants conscients d’une grave entorse au sacro-saint champagne. Mieux vaut une belle brune qu’un médiocre mousseux.

A cette occasion, mon amour, je ne me coucherais pas pour te demander en mariage comme le dernier des benêts revêtus de gants beurre frais et d’une suffisance de jeune premier. Je te foutrais la paix, mon amour. Mariés ou pas. Pacsés ou non. On laissera le temps présent nous guider, on laissera le silence de la nuit taire nos remarques stupides sur le thermomètre qui chute, les jours qui s’allongent, le débit du Manneken… l’obscurité pénètrera nos pensées, nous invitant à l’appréciation silencieuse des lieux, à leur stratification soudaine, aux étoiles tout à coup scintillantes et muettes. Nos pas se feront discrets, sourds, puis petits rats d’opéra. Heureux de cette solitude momentanée, on se réjouira qu’à une centaine de kilomètres de là, des mortels trop communs se seront laissés aller au mauvais goût d’un rendez-vous téléphoné : Monsieur transpirant en pensant à l’addition finale dans cet établissement au programme culinaire imposé, Madame ou Mademoiselle résistant à la tentation de gratter son entrejambe prisonnière de bas en mauvais nylon, la pauvrette haletante non pas de désir mais d’une suffocation future par ce maudit corset conseillé par quelque savant magazine féminin. Minable et ruiné, notre couple accomplira son devoir au mieux dans quelque chambre d’hôtel au standing acceptable, au pire chez l’un ou l’autre dans un désordre domestique honteux. La chose faite, ils ne seront même pas sûrs que l’addition en valait la chandelle… Mademoiselle regrettera son emportement sur des dessous irréutilisables et inremboursables, Madame la perspective d’un plateau-repas devant une rediffusion de Pretty Woman qui lui eût épargné bien des simagrées et Monsieur…. ma fois, Monsieur… cet affreux bouquet de roses et de fougères criardes payé à prix d’or qui commence déjà à piquer du nez…
Épargnons-nous toute cette laideur, mon amour. Le marketing n’apprend pas à aimer, et encore moins avec classe. La médiocrité ne passera pas par nous, je te le jure ! Alors, pour cela, mon amour, promets-moi que nous ne valentinerons jamais ensemble.

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