L’art de se faire la gueule sur Facebook

Avant, on s'étripait à coup de couteau à découper le gigot du dimanche... mais ça, c'était avant...
Avant, on s’étripait à coups de couteau lors du gigot dominical… mais ça, c’était avant… (Michel Piccoli et Catherine Allégret dans Vincent, François, Paul et les autres de Claude Sautet, 1974).

Autrefois, on se regardait en chien de faïence dans les dîners en ville. De nos jours, ne pas accorder la grâce d’un like ou surenchérir sa rancune par des messages subliminaux sur son wall est la dernière des vacheries en vogue. Car le plaisir d’une petite vexation virtuelle est plus jouissif qu’une claque bien réelle dans la tronche de l’autre.

Il y a 10 ans, rompre en amitié était bien plus simple. Cela se passait dans la vraie vie où les gens avaient encore une certaine retenue dans leurs émotions : pas de LOL, MDR, WTF pas de smileys à la noix bébêtes et gnangnan. Je vous parle d’un temps que ceux qui sont nés avec Facebook ne peuvent pas connaître. Epoque bénie où on s’engueulait de vive voix, avec l’option marron dans la figure ou raccrochage de téléphone au nez. Mais dans cette première décennie du XXIème siècle, la prise de risque au cocard a été rendue moindre grâce aux nouveaux moyens de communication. Bien au chaud derrière nos écrans, on peut déballer ses griefs en s’épargnant la logorrhée d’une gueulante chez l’autre, la riposte verbale aux décibels en accord avec le degré de colère… Naguère, le SMS, premier rempart des planqués, permettait d’avoiner l’ennemi déclaré comme tel, d’injures ou de reproches comme un vulgaire palefrenier son canasson. Cela dans le silence assourdissant des touches des i-quelque chose, virtuelles également. Les caractères imprimés sur l’écran sont les nouveaux pamphlets de notre époque, la part vacharde et voltairienne étant pour qui saura riposter par un trait d’esprit bien senti, toujours par Short Message Service.

Mais sur Facebook, l’art de se faire la gueule prend une autre dimension. De fâcherie privée, elle devient publique. L’administration d’une petite phrase belliqueuse sur le wall de l’autre prendra des airs de banderilles plantées au taureau dans l’arène. Piques accrues si le nom de la personne est cité à l’aide du logiciel d’identification pour associer ses friends à ses publications. Originellement utilisée pour faire de l’autre le témoin ou l’associé d’évènements heureux ou de goûts communs pour les LOL Cats par exemple, la nomination devient un marqueur humiliant ou une façon de prendre à témoin son cercle communautaire. Pire que le Jerry Springer Show à son apogée, c’est un moyen habile de montrer l’honni du doigt, sans avoir à bouger de sa chaise. C’est traître, impitoyablement revanchard, dégueulasse, libérateur. Le monde virtuel est plus méchant que le monde réel car l’hallali sur la toile est no limit. Poster une image déplaisante sur le wall de votre ennemi revient à entrer comme un gros rustaud dans sa maison sans prendre la peine de s’essuyer les pieds sur le paillasson. Facebook a des violences d’une subtilité insoupçonnée.

Autrefois, on se regardait en chien de faïence dans les dîners en ville ou on s’ignorait superbement lors d’évènements festifs où l’on était obligé de se croiser. On pouvait alors avoir le délice de lancer un regard de mépris puis tourner les talons, fier comme Artaban.
De nos jours, ne pas accorder la grâce d’un like ou surenchérir sa rancune par des messages subliminaux sur son wall est aussi violent qu’une claque dans la tronche de l’autre. Ne plus liker un bonheur évident chez son ami est désormais aussi grossier que ne pas apporter des fleurs lors d’une grande occasion. Le plaisir d’une petite vexation virtuelle est plus jouissif qu’un coup de poing bien réel. Le paroxysme de la dispute sera atteint lorsque l’un des deux protagonistes appuiera sur le bouton « unfriends « , signant là une rupture consommée. Le point de non retour ayant été atteint, la disgrâce de l’autre se fera par une restriction de son cercle social virtuel. Pensez-donc, un ami en moins de comptabilisé parmi ses relations… c’est comme une carte manquante au ‘Jeu des 7 familles’ : un brin emmerdant. Quant à ne plus donner l’accès à sa page Facebook, c’est comme mettre quelqu’un la porte de chez vous, avec un grand coup de pied au derrière en prime !
La gravité de ce dommage collatéral prendra toute son ampleur dans cette phrase-catastrophe annoncée avec délectation par les proches : « Tu-te-rends-compte-ils-ne-sont-MÊME-PLUS-amis-sur-Facebook ! « . Stupeur. Drame. Supputations. Consultations. Que s’est-il passé pour en arriver à cette déchéance ? Ne plus être « friends » sur le réseau social est devenu le signal ultime d’une grave crise et d’une Guerre Froide sans précédent. Ne comptez pas sur l’intervention potentielle de vos alliés, eux resteront bien calés dans leur fauteuil en mangeant du pop-corn tout en regardant votre duel avec avidité. Ne prenez pas cet air offensé, vous auriez sans doute fait de même…

A travers les posts de leurs amis communs, il arrive que les deux camps se croisent pour laisser un commentaire sur leurs wall. Plus pratique que de s’éviter dans un mariage, Facebook est un fumoir où l’on peut se côtoyer virtuellement sans même avoir à esquisser un sourire pour sauver les apparences…
Les indésirables écartés officiellement de votre cercle virtuel, il reste encore une dernière technique pour enquiquiner l’autre jusqu’à la gauche. Celle du bon vieux Cheval de Troie. Imparable. Redoutable. Via vos amis communs qui eux, mordront sans doute à l’hameçon en likant ou en commentant, poster des photos ou des billets d’humeur quant à votre good way of life est une façon indirecte de donner de vos nouvelles à votre ennemi. Plus cavalièrement parlant : une manière nuancée de lui faire un bras d’honneur et de lever la patte sur sa jambe avant la mixtion finale.

"Non, je ne likerais pas ton post, bordel de merde !"
« Non, je ne likerais pas ton post, bordel de merde ! »
"Et puis, tu sais quoi ?! J'ai horreur des LOL Cats, voilà, c'est dit ! "
« Et puis, tu sais quoi ?! J’ai horreur des LOL Cats, voilà, c’est dit ! »
"Et arrête de m'inviter à Candy Crush !"
« Et arrête de m’inviter à Candy Crush ! »
"Je me tire de ce cercle pourri ! Allez, unfriend ! Tchao !"
« Je me tire de ce cercle pourri ! Allez, unfriend ! Tchao ! »
"Bon ben... on le like, ce gigot ?"
« Bon ben… on le like, ce gigot ? »
Dans les années 70, on avait l'art de s'engueuler avec perte et fracas... En témoigne cette scène mémorable où, lors d'un week-end à la campagne entre ami, Michel Piccoli a un coup de sang lors d'une discussion avec Serge Reggiani. (extrait de "Vincent, François, Paul et les autres", de Claude Sautet, 1971)
Dans les années 70, on avait l’art de s’engueuler avec perte et fracas… En témoigne cette scène mémorable où, lors d’un week-end à la campagne entre amis, Michel Piccoli a un coup de sang lors d’une discussion avec Serge Reggiani. (extrait de Vincent, François, Paul et les autres, de Claude Sautet, 1974)
Oh, oh... la colère de Michel a jeté un froid... Heureusement, il y a Yves Montand pour rappeler que le gigot refroidi... les absents ont toujours tort... Pendant ce temps, Reggiani part s'excuser auprès de Michel qui boude...
Oh, oh… la colère de Michel a jeté un froid… Heureusement, il y a Yves Montand pour rappeler que le gigot refroidit… les absents ont toujours tort… Pendant ce temps, Reggiani part s’excuser auprès de Michel qui boude…

NB : j’incite les lecteurs à découvrir ou à revoir Vincent, François, Paul et les autres de Claude Sautet, véritable petit bijou sur l’amitié. La scène mémorable de la colère de Piccoli est un must du genre que l’on peut retrouver sur Dailymotion. http://www.dailymotion.com/video/xap9w3_vincent-francois-paul-et-les-autres_shortfilms

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