Le Cap du 15 Août

Le 15 août est passé. Tout est brûlé, tout est foutu, le plein été commence à tirer sa révérence. Le 15 août est un passage, un chant du cygne brisé par les éclairs fendant le ciel. Bientôt les cigales cesseront leurs bavardages stridents, quand, chassées par la pluie, elles se rapatrieront dans leurs linceuls de terre. A travers ses premiers orages, l’été gronde, l’été frémit, grommelle, tempête à l’idée de s’écarter pour l’automne. Il trouve que cette saison où tout meurt est un vrai scandale : les feuilles qui jaunissent à la fin précipitée dans une chute tourbillonnant d’une lenteur d’agonie, l’ocre accru des pierres sous le crépuscule, et puis, au loin, le parfum menaçant des feux de feuilles mortes… que tout cela cesse et que l’été demeure ! Que ne sommes-nous dans ces contrées où l’été est éternel, où même la pluie est chaude sur la peau, où la végétation n’est jamais soumise à une disparition future… !

Le 15 Août qui apporte son premier spleen avant la bascule… 15, 16, 17, 20, 25… on va vers la pente dangereuse qui dévale vers septembre et sa rentrée fatale. Bouquets de crayons, ardoises empoussiérées de craies, tongs rangées, chaussures vernies, cheveux peignés, premières couvertures légères sur les draps de lin… Avec une amertume résignée, on se couchera à l’heure des poules alors qu’il n’y a pas si longtemps, on traînait, nonchalants, dans la nuit d’été qui s’étirait, accompagnés par les grillons amis nous murmurant mille secrets… On songera à ce mois où la chaleur atteint son apogée jusqu’à nous étouffer, faisant de nous des suppliciés d’Apollon. L’herbe est devenue paille à force de soleil, la pesanteur de l’air nous donnant des gestes ralentis d’astronautes, les sols chauffés à blancs que seul le pied-nu sur les dalles fraîches parviennent à apaiser… et de temps en temps, un ciel d’encre étalant ses nuages au loin comme une pieuvre ses tentacules. On est en suspens. On est dans l’attente de la première nuit d’éclairs et de pluie diluvienne. Oh, divine menace ! Le premier orage d’août. Il est sacré tellement qu’on l’a attendu dans une angoisse de truand. A la manière de ces hors-la-loi sachant que leurs jours sont comptés, on reste des heures entières à guetter l’ennemi, le regard fixé vers l’horizon, inflexibles et suants. On prie pour que les grêlons s’en mêlent, rajoutant un côté dramatique à la situation. Les nappes voleront sous la tempête, fracassant au sol les verres colorés, les volets seront rabattus maladroitement dans la catastrophe, on se rapatriera dans la maison avec un affolement hautement théâtral, une espadrille oubliée dans notre fuite… drôle de Cendrillon de corde et de coton…

Et puis, la catastrophe arrive : puissante, torrentielle, libératrice. Un orgasme d’ozone s’est abattu sur nous tel un amant impatient après une trop longue attente… On va pouvoir respirer, enfin ! L’odeur de terre mouillée et d’herbe verte imprégnera nos narines, on marchera avec bonheur dans le jardin tout à coup renaissant, on saluera la grenouille subitement sortie de sa retraite. Nous serons des païens à demi-nus célébrant l’eau tombée du ciel, adorant les derniers nuages violacés et déchirés, à la manière d’une amante exsangue et décoiffée… Hystériques et dionysiaques, nous hurleront que l’été se meurt, prenant à témoins le carnage des pétales de rose éparpillés, les chaises de jardin renversées, l’air subitement animé d’une fraicheur hostile. Quel Sabbat ! Quel orage ! Quelle désolation ! Quelle exaltation ! Cette abolition des beaux jours était délicieuse et sauvage.

Et puis, tristes on songera : « Oh, nous sommes déjà le 15 Août… », partagés entre la joie enfantine de cette grisante nuit qui gronde encore et la perspective frissonnante de la marche du temps.

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