La Puppele et le Voyou

La Puppele et le Voyou… 1959 ou l’amour fou.

Quel idiot ! Mais pourtant, Meïn Gött, qu’il était beau ! La photo sur laquelle elle avait arrêté le choix de ce partenaire ne mentait pas. Rien à voir avec les interprètes niais qu’on lui avait imposé précédemment. Tous étaient d’une fadeur de gendre idéal, justes bons à séduire des Grossmütter en reprenant deux fois des knöddel au repas dominical. Mais Delon… Delon était dangereux et c’était délicieux.

Dans leur appartement Quai Malaquais, Romy et Alain se contemplent, s’observent, communiquent par signes. Elle, l’allemande, ne parle pas un mot de français. Lui, le sauvage, ne parle pas un mot d’anglais. Seul Ich Liebe dich a pu se graver dans sa tête. Des mots d’amour à la phonétique hésitant entre le doux murmure et le coup de hache. Pendant le tournage de « Christine« , sous les yeux effarés de Jean-Claude Brialy, germanophone patenté, Delon fanfaronnait outrageusement sous ses yeux. Dans son costume d’officier autrichien dont le bleu étudié flattait  son regard, il se plantait devant elle, bras ouverts, prêts à l’accolade. Esquissant son sourire de loup, il prononçait alors avec un épouvantable accent calculé la phrase idiomatique, faisant crachoter les chuintantes avec l’art d’un disque rayé. ICHE – LIEBE-E  -DICH-E ! Fier de son forfait, il éclatait alors du rire gras que l’on entend aux heures tardives des tavernes bavaroises. Alors, la star internationale qu’elle était, elle, l’impératrice aux yeux de lac, reniflait de dépit, haussait les épaules et retournait à la lecture de sa prochaine scène, détournant le regard avec la grâce d’une chatte à qui on aurait présenté un bol de lait caillé. Quel idiot ! Mais pourtant, Meïn Gött, qu’il était beau ! La photo sur laquelle elle avait arrêté le choix de ce partenaire ne mentait pas. Rien à voir avec les interprètes niais qu’on lui avait imposé précédemment. Tous étaient d’une fadeur de gendre idéal, justes bons à séduire des Grossmütter en reprenant deux fois des knöddel au repas dominical. Mais Delon… Delon était dangereux et c’était délicieux. Il ne vous regardait pas, il vous dévorait. Il ne vous souriait pas, il vous défiait d’un rictus à la Valmont. C’était quand même diablement plus intéressant que ces fiancés d’opérette qui semblaient faire l’amour avec la conviction du carton-pâte.

A présent, tout était différent. Ils avaient succombé l’un à l’autre. Ich liebe dich se respirait entre deux corps, se murmurait sous les ponts de Paris, se jetait spontanément de leurs lèvres. Alain savait à présent combien la langue allemande pouvait être douce. Romy avait le don de restituer ces consonances métalliques d’une froideur de Rhin en doux tintements cristallins. Tant de de finesse dans cette détermination d’airain. Tant de force dans ses yeux de Danube qui pouvaient virer du bleu hésitant et pâle au gris le plus sombre quand le fleuve se fâche. Romy était tout sauf la tiédeur. Elle n’était pas enjouée par le bonheur, elle exaltait. Elle voulait hurler au monde entier qu’elle aimait Alain, qu’elle respirait sa peau nuit et jour, qu’elle réclamait son ardeur de jeune homme empressé et sauvage. Et puis, tout à coup, un spleen indéfinissable la rattrapait. Ses yeux se chargeaient de neige souillée, son sourire emprisonnait ses fantômes en une geôle impénétrable. Une armée d’ombres traversaient Romy, rendant le dialogue impossible, la traversant de colères. Il fallait attendre que l’orage passe et que la Puppele, la belle, la riante, revienne, avec ses yeux se creusant en un pli heureux, enfantin. Alors les grandes eaux limpides coulaient à nouveau, le Danube sa joie de vivre, Danube bleu au flot merveilleux… La vie avait alors la légèreté d’une valse, des emportements qui faisaient aimer, boire et chanter. Romy redevenait la jeune fille pétulante, un brin frivole  de ses premiers émois cinématographiques. On pouvait traverser le temps avec la grâce de Franz Lehar, se laisser étourdir en trois temps.

Le jour, dictionnaire à la main, ils tentaient de se comprendre, de s’apprivoiser. Souvent un fou rire les secouait. Les mots leurs échappaient, le quotidien avait des airs de Tour de Babel. La situation était tout de même touchante. Ich Liebe dich. C’était si simple et si compliqué à la fois. La nuit, les corps traversaient le rideau de fer, le langage dérivait sur des plages secrètes. Elle était l’Allemagne, empesée de principes convenus sous des crinolines froufroutantes. Il était Paris, germanopratin fauché, poseur et imprévisible. L’insolence de la Capitale dans tout ce qu’il y a avait de plus insupportable. Deux antithèses impossibles à s’entendre sur arrière-fond de conflit européen.

Ils avaient 20 ans et la vie serpentait comme un long chemin à conquérir. Pour Alain, elle avait refusé un énième opus de l’impératrice en pâmoison. Incorruptible, l’authentique Schneider avait renoncé à 1 million de marks. Une somme semblant sortir tout l’or du Rhin. Maintenant, il était temps de vivre Ich Liebe Dich avec un grand L, les caméras attendraient plus tard. Pourtant, la mélancolie lui prenait parfois, elle qui tournait depuis ses 14 ans. Comment ne pas se languir de la lumière qui creusait ses fossettes, flattant sa photogénie wagnérienne ? Du technicolor qui flattait ses yeux d’une pureté d’Ondine ? Avec Alain, tout était plus simple : exit les manières bourgeoises du fin fond de Mariengründ ou de l’Hotel Sacher de Vienne, sa seconde maison. Kaput, les intérieurs Bidermaier rutilants et sans surprise où l’on dînait à heure fixe, le dos bien droit. Rien n’était jamais assez raide dans ce pays de cocagne. Avec Alain, on se levait tard, on mangeait sur le pouce dans un bistro, on faisait claquer son verre de blanc et son œuf dur sur le comptoir de zinc, on roulait à tombeau ouvert dans Paris, on buvait des cafés à l’heure où les poules se lèvent pour continuer à twister. C’était sa valse à mille temps à lui. Une vie décousue et bohème qui avait manqué leur coûter leurs rôles dans la pièce de Visconti, « Dommage qu’elle soit une Putain ». Haletants et penauds, ils étaient arrivés en retard à la première lecture de la pièce. Le Maître avait jaugé de son regard de toscan aristocratique et, avec une implacabilité de guerrier étrusque, avait  répliqué aux deux impudents « Ne recommencez jamais… jamais plus ! », le tout appuyé de sa canne au pommeau d’ivoire. Un comte de Montesquiou à la colère de guépard… Il n’en avait fallu pas plus aux amoureux pour se tenir à carreaux. Le Maître avait pardonné. Ils étaient si beaux, si jeunes. Deux gosses, en somme. Une oie blanche apprenant à aimer loin de sa chaperonne de Mütter. Un apprenti-boucher raté fricotant avec une arrière-petite-fille dont l’aïeule avait joué devant François Joseph. La cour d’Autriche se prolétisait dangereusement. Les fiancés de l’Europe aimaient titrer les journaux suite à leurs fiançailles hyper médiatisées à Lugano. L’histoire retient le jeune coq gaulois buvant symboliquement dans la coupe gothique de la Lorelei du cinéma allemand. Une mise en scène romantique souhaitée par Magda Schneider pour rassurer le public teuton en peau de daim et dirndl : « Il faut donner aux petits le temps de se connaître… » arsena -t-elle à la presse ce jour-là. On avait beau être à l’aube des yéyés, on pouvait encore s’aimer comme deux porcelaines de Dresde : poliment et avec délicatesse. Et chacun à l’autre bout de la cheminée. Les fiançailles étaient faites pour cela. A voir la complicité narquoise des deux tourtereaux sur les photos d’archives, on devine la poilade derrière les rituels à la Sissi Impératrice. On ricane, et pourtant, Magda n’avait pas entièrement tors. Alain et Romy, Romy et Alain, à peine 21 ans pour elle, 24 ans pour lui, étaient encore des enfants. Deux gosses perdus et heureux qui apprenaient l’amour avec le grand A grandiloquent. Deux gamins qui se font des niches, jouent à cache-cache et se donnent des coups de pieds au cul entre deux fougueuses embrassades. Ils donnaient envie rien qu’à les voir. Ils étaient beaux, injustement beaux et jeunes.

Ce teint de lys où scintillaient deux aigues-marines, ce brun arrogant qui vous envoyait sa beauté à la gueule comme une évidence et se foutait de ses origines. Ils étaient La Puppele, la sage, et lui, Le voyou, le boxeur, le motard qui emporte l’impératrice sans l’épouser à la fin de l’histoire. Delon sera toujours Delon, qui l’enlève sans la prendre, et la prend sans l’emporter. Du Sautet avant l’heure.

Soixante ans plus tard, la rupture des deux légendes se raconte encore ainsi : Romy partie essayer de se trouver dans une carrière américaine. Alain resté en France, la bride sur le cou, accumulant les conquêtes au grès des tournages. Romy, la pure, qui tapissait les photos de sa solitaire villégiature hollywoodienne de photos d’Alain, se doutant bien des incartades outre-Atlantique, mais fermant les yeux en attendant que cela passe. Une résignation pratiquée au fil du temps. Puis, le retour à Paris dans leur appartement vide. Un gros bouquet de roses au rouge obscène en guise d’émissaire. Selon les versions, une lettre de 15 pages l’accompagnant ou bien un billet griffonné à vous poignarder le cœur : « Je suis parti à Mexico avec Nathalie, mille choses. Alain. ».

Romy la fidèle et Delon, le voyou. La gentille poupée bavaroise larguée par le vilain coq français. Un manichéisme facile qui a nourri des dizaines de biographies depuis. La critique est aisée. Il ne l’était pas de vivre avec Romy, ses révoltes et ses doutes. Une forte personnalité qui vous happait au quotidien et pouvait vous laisser exsangue.

Soixante ans de plus et mille remords. Celui de ne pas avoir épousé Romy. Celui d’être encore en vie alors que sa Puppele gît en terre depuis quatre décennies. Avec amertume, constater avoir vécu deux fois plus longtemps qu’elle*. Un dépassement cruel et absurde. Alain, le superbe, est devenu un vieux lion solitaire, octogénaire et impérieux. Une entité du Septième Art que l’on respecte et que l’on craint. Qui fascine ou qui révulse avec ses opinons tranchées. Un vieux lion qui a tout vu, tout vécu. Et passé le cap du troisième millénaire avec brio. Peu d’acteurs peuvent faire ce pied de nez au destin : Piccoli, Noiret, Rochefort, Reggiani, Trintignant. Ils se comptent sur les doigts d’une main. La beauté sauvage d’Alain fait encore la nique aux années qui passent, une photo de ce dernier à son apogée servant d’illustration publicitaire pour Dior. Le jeune loup triomphe déjà sur la grande faucheuse.

Romy ne sera jamais une vieille dame au chignon gris, regard délavé et sourire nostalgique. Elle n’aura pas connu la Guerre du Golfe ni celle des Balkans, le 11 septembre ni la violence des réseaux sociaux. Elle n’aura pas à subir le selfie imbécile d’un fan insistant, ni les rétrospectives de carrière qui sentent le sapin. La Puppele aurait détesté notre époque, sa vitesse, sa brutalité, ses libertés restreintes. Romy est partie avant que tout se gâte. Reste Delon pour témoigner et affronter un siècle qu’il dit vomir. Pas d’inquiétude, le voyou a le cuir dur.

 

 

*Romy Schneider est décédée à l’âge de 43 ans.

Romy et Alain à la fin des années 50. Deux gosses de 20 ans qui s’aiment et se bousculent.

Romy et Alain à Noël… Début 60’s.

Lugano orchestrées par Magda. Des noces symboliques pour sauver les apparences entre Sissi et Alain Delon, le 24 Mars 1959. Coupe en verre de Bohème, croix catholique et baisers chastes.
Les Fiancés de l’Europe le jour de leurs ‘noces’, le 24 Mars 1959
Fous-rires et complicité des fiancés en vitrine lors de officialisation de leur union à Lugano dans un cadre conforme à la bourgeoisie dont était issue Romy Schneider.
Sous le regard attendri de Magda, Sissi se fiance…
Tout commença par des disputes.. Tournage de ‘Christine », 1958.

 

Romy et Alain intimes au Prieuré, leur maison de campagne. 1959.
Une colombe entre Alain et Romy… 1959. Le temps des amours…

 

Alain et Romy font la brouette ! (années 60)

 

Photo des Fiancés de l’Europe par Paris Match, années 60. Un cliché culte.
Alain Delon dans sa loge… L’acteur a toujours mis des photos de son premier amour. Une photo qui en dit long sur la place de Romy, 55 ans plus tard.

 

A fond la caisse avec Alain… Romy et Alain dans les rues de pays. Aimer, boire, conduire et rouler vite. Année 1958 (sur la gauche, Sophie Grilmaldi, partenaire de Romy Dans « Christine ». Sur la droite, on deviennne le profil de Jean-Claude Brialy, un grand ami du couple qui fût le premier témoin de leur amour naissant.)

 

Romy et Alain, 1968. Cinq ans après leur rupture, tout est pardonné. Romy est devenue mère et s’apprête à triompher dans « ‘La Piscine » de Jacques Deray aux côtés d’Almain qui a imposé sa partenaire. Sans lui, Romy n’aurait pas connu de seconde carrière en France. « Hier, j’ai quitté une gamine. Aujourd’hui, je retrouve une femme. », dira Delon.
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