Etrange vision

Sa silhouette rentrée et hâtive semblait sortir tout droit d’un film noir des années 40. Il ne manquait plus que le chapeau du conspirateur, le revolver et la ruelle intranquille.

C’était à Paris, un jour gris de 2008. Une fin de matinée d’hiver assommée par le froid et embuée de brouillard.

Tout à coup, au loin, je l’aperçu : une petite âme très sombre, rabougrie dans l’ombre. Perchée en bord de trottoir sur les Grands Boulevards, les ailes ramassées, une petite âme hésitante et froissée. Son manteau à chevrons à l’impitoyable élégance due à sa coupe sobre, définissait un goût sûr et bourgeois. Un acquis de confort matériel indéniable respirant l’immeuble haussmannien retrouvé à la tombée de la nuit. Un nid probablement plein de lustres à pampilles, une antre garnie des derniers Goncourt offerts à sa lecture et son humeur.

IL se trouvait là, sur ce bout trottoir, indifférent à la foule dégoulinant des grands axes du Palais Garnier ou celle, jaillissant des gargouilles de la station Opéra. Un peuple en cols blancs et talons aiguilles qui claquent, pressés de passer leur pause méridienne dans la chaleur douillette des brasseries. Une foule chahutée par les klaxons et les pots d’échappement. Une foule troublée par l’unique chromatisme des feux de signalisation dans ce huitième arrondissement d’une beauté de cendre, pleine d’austérité altière.

Quillé sur son perchoir, il agrippait son col relevé de ses serres, frissonnant à l’idée d’une bise glaciale et malvenue. Immobile, il observait à coups d’œil secs la circulation de la métropole, évaluant avec minutie le moment propice de s’élancer dans une traversée périlleuse. Car Paris est une ville qui déteste les indécis ou les impotents. Pas plus qu’elle n’aime les vieux et les enfants. Martiale, la capitale veut que l’on se plie à son pas dur et cadencé.

C’est pourquoi il était là, au milieu de cette volaillère de gens ramassés en bord de passage clouté. Un volatile parmi tant d’autres. Ou presque. Simplement plus petit, plus râblé que la moyenne. Sa biographie publique atteste pourtant d’une taille honorable d’un mètre soixante-douze. Etrangement, le soin qu’il prenait à être confis sur lui-même lui donnait l’allure d’un Nosferatu miniature. Il fallait le voir, habité par cette méfiance, pas prêt à lâcher son fromage, même au plus agile des Goupil… Profil d’aigle et cheveux effilochés par la cinquantaine qui déplume, il guettait son heure, cramoisi d’impatience.

Le spectacle discret de cet homme médiatique perdu au milieu de Paname était fascinant. L’ensemble dura seulement quelques secondes, mais disait une éternité de choses.

Tout à coup, au froncement de ses sourcils foncés d’oriental, le profil de rapace s’assombrit, noyant dans le khôl de ses cils une pupille d’un étonnant vert absinthe. La clarté de ce regard contrastait étrangement avec le personnage empreint de maléfices enfouis. Les véhicules étaient enfin à l’arrêt, ronronnant tels de gros matous au repos. Un sommeil du tigre avant de s’élancer sur leur proie. Alors, avec la détermination du parisien aguerri aux maréchaussées étendues, il déploya les ailes de son manteau et pris son envol.

La petit âme grise s’oublia dans l’anonymat du quant à soi des piétons impatients d’en finir avec cette traversée. Je ne distinguais plus que ses mèches brunes ballotées par le vent, découvrant la nudité éparpillée de son crâne. Le col de son manteau semblait toujours envelopper son cou craintif, sa main n’ayant pas lâché le précieux rempart. Sa silhouette, rentrée et hâtive, semblait sortir tout droit d’un film noir des années 40. Il ne manquait plus que le chapeau du conspirateur, le revolver et la ruelle intranquille.

Puis Paris repris ses droits, me forçant moi aussi à poursuivre ma course de parisienne agacée. Sans regrets, je rendis Eric Zemmour à sa destinée d’homme pressé et solitaire, le laissant s’évaporer sur le bitume et tomber dans l’oubli.

PS : L’auteur de l’article tient à préciser qu’il ne partage aucunement les idées de Monsieur Eric Zemmour, candidat déclaré officiellement à la présidentielle de 2022.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s