Quelque part dans… Les années 70 dans le cinéma de Claude Sautet

Chez Claude Sautet, on boit, on bouffe, on fume et on roule à tombeau ouvert. C’est très mauvais pour la santé, mais beaucoup moins emmerdant que l’hygiénisme des années 2000.

choses vie clope-voiture

Boire, fumer, rouler vite et sans ceinture… Michel Piccoli dans Les Choses de la vie (1970)

 

Chez Sautet, les femmes ne sont pas des cordons-bleus. Vous ne les verrez jamais participer à Un dîner presque parfait, ni prendre une demi-journée pour faire des macarons. Chez Sautet, les femmes préparent un repas sur le pouce, avec des conserves, bricolent une omelette à la rigueur, et vous servent un yaourt en dessert. Pour le café gourmand, on repassera. Quant au Nespresso, George Clooney peut toujours attendre, du haut de son building new-yorkais. La femme Sautet fait filtrer un petit jus de chaussette dans une bonne vieille cafetière, pas design, orange seventies si vous avez de la chance. Deux simples tasses blanches et rideau. Le plus important, c’est le cendrier. Chez Claude Sautet, le café-clope relève du sacré. Il est catalyseur de confidences, il décompresse les âmes tourmentées dans la longue expiration des volutes de Gitanes. Chacune de leurs danses dans les airs en robe bleutée emportent les tourments, les font flotter à la surface, comme des feuilles dans un étang, avant de partir à la dérive vers un ailleurs, vers un pays d’où on ne revient jamais. Énigmatiques, les personnages de Claude Sautet se laissent aller au tabagisme actif, légèrement affalés sur leurs chaises, la tête renversée, le regard perdu vers le ciel, ils fument et parlent comme un patient s’allonge chez son psychiatre.

Chez Sautet, les gens s’engueulent, et pas qu’un peu. Voyez donc ce qui arrive au gigot d’agneau dans François, Paul et les autres. Michel Piccoli le fout carrément en l’air, quittant la table avec perte et fracas. Fallait pas parler politique et idéal de jeunesse, surtout quand on s’est trahit en route. Chez Sautet, on gueule beaucoup donc, on est colérique à la manière dont l’était le réalisateur, mais on sait aussi pratiquer l’art du demi-mot. Pas la peine d’explications bêbêtes pour faire passer un sentiment : un regard, une réplique anodine suffisent, sans détail tarte, sans psychologie de comptoir. A propos de comptoir, chez Claude Sautet, on passe du temps dans les brasseries parisiennes, ce morceau d’humanité si riche, si débordant entre les verres qui tintent, les garçons de café pressés, les banquettes en skaï et le mobilier d’acajou. Leurs vitres cachent à moitié cette concentration de caractères observant dans un jeu de miroirs infini, la folie de la rue. C’est un peu comme à La Samaritaine, on y trouve de tout. Une femme qui hésite entre deux hommes, un macho, un flambeur, un bourgeois, un mauvais fils, un Monsieur Arnaud ennuyé d’être si riche et si seul, un flic au borsalino vissé, une putain au collant filé, des chômeurs, des femmes aux histoires simples, enfin, pas tant que ça- un garçon de café plus vieux que garçon, des artistes ratés, des politiciens magouilleurs, des mecs emmerdés, des maîtresses, des ouvrières, des femmes en colère, des violoncellistes au cœur brisé par l’hiver… Ils s’appellent Max, François, Rosalie, Marie, Nelly, César, Hélène, Mado, Lily, Paul, David, Pierre, Catherine, Simon, Bruno… Ils ont des noms de tous les jours. Ils ne cherchent pas à faire de l’éclat ni dans l’originalité. Ils ne cherchent pas à être des stars. Ils sont des héros anonymes.

Des héros qui se croisent, qui se frôlent dans les troquets embués où ils aiment bavarder et brasser la vie. Mais pas n’importe comment. Chez Claude Sautet, on aime manger. Pas question d’amuses-bouches gnan-gnan, de vapeurs cul-cul-la Praline genre azote au thym sous cloche, de mignardises ridicules. On est plus vacherin que macarons Ladurée. A la table de Claude, on bouffe. Oui, parfaitement. On s’en met plein la lampe. Car on a de l’appétit. Et tant pis pour le régime. Piccoli, Reggiani et Montand traîneront la petite bedaine de l’homme mûr qui apprécie les bonnes choses. Chez Sautet, on aime les plats francs. Des plats qui ne suggèrent pas de filouterie. Ici, pas de « carré d’agneau rôti aux épices en deux services, compression de légumes méditerranéens et truffes d’été en ravioles« . Un simple gigot d’agneau pommes de terre et basta. Bien sûr, la viande sera issue d’une ferme de qualité, sans doute de l’ami d’un ami producteur, mais au moins, énoncer le menu ne prendra pas le temps d’un Paris-Dakar. Et, si on doit manger sur le pouce, on ne se contentera pas de sushis, sashimi ou autres gnagnateries light. Ce sera œuf dur sur le comptoir, assiettes de cochonnailles et petit blanc pour faire passer tout ça. Car chez Sautet, non seulement on prend son temps pour les bonnes bouffes, mais en plus, on arrose tout cela copieusement. Là aussi, on ne fait pas dans La Villageoise. Un certain raffinement est de mise. On entretient le cru du terroir, on se flatte le palais avec un Vosne-Romanée de derrière les fagots, on célèbre la vie et on noie ses coups durs dans des bonnes bouteilles. Pas question de se la jouer prolo. Quitte à se bourrer la gueule, autant y prendre du plaisir. Et puis, quand on s’engueule, il y a toujours moyen de se réconcilier autour d’un verre. Et tant pis pour la voiture, on rentrera en taxi. Un éthylo… quoi ? Un éthylotest ? Vous plaisantez. Chez Sautet, on se fout de savoir à combien de grammes on est. D’ailleurs, à l’époque de Max et les Ferrailleurs on n’attachait même pas sa ceinture. Quoi ? Vous ne saviez pas ? Ce n’était pas obligatoire. Ce n’est qu’en 73, année maudite, où on a commencé à jouir de la vitesse avec entrave. C’était pour éviter que les choses de la vie terminent en tonneaux et tôles éventrées sur une mauvaise départementale. N’empêche qu’avant ça, chez Claude Sautet, on roulait à tombeau ouvert. On n’a pas de temps à perdre : on a toujours une maîtresse à rejoindre, un pote à dépanner, un contrat à conclure. Le prix de l’essence, on s’en fout, le choc pétrolier n’est pas encore passé par là. On remplit sa bagnole à en déborder.

Et on repart, toujours sur les chapeaux de roues. En Normandie, à Noirmoutier, en banlieue parisienne. Rarement là où le ciel ne lâche pas son petit crachin quotidien. Car chez Sautet, on aime la pluie. Le Sud, le soleil, les espadrilles, les cigales, les nappes colorées, ce sont des conneries. Chez Sautet, on aime la bruine qui pénètre lentement les âmes, qui est raccord avec ses emmerdes, ses coups de blues. La pluie fine, c’est aussi commode pour penser, pour cocooner tranquillou devant un bon repas, pour se servir un petit whisky, comme ça, pénard. Le temps gris n’agresse pas les êtres, tandis que la blancheur franche du soleil, c’est comme une claque dans la gueule qui renvoie ses vérités. On se sent obligés de se mettre à table, de prendre des décisions souvent irrévocables. A l’abri, derrière la bruine et un ciel mastic, on se sent protégé, on a le temps de peser le pour et le contre. Hélène ou Catherine ? Partir ou rester ? Trahir Lily ou pas ? Garder l’enfant ou avorter ? Faire son cador devant Rosalie ou jouer la Carte du Tendre pour la reconquérir ? Prêter de l’argent à Vincent en faillite ou faire son salopard en inventant une excuse bidon ? La pluie qui pleure masque les esprits tourmentés, est raccord avec les humeurs sombres. Il est plus facile de faire la tronche sous des hallebardes qu’en plein cagnard; on peut aisément mettre ses humeurs sur ce temps de chien, beaucoup moins dans une calanque d’un blanc de craie impitoyable. Chez Claude Sautet, la pluie est urbaine. On aime se prendre des rincées sur le trottoir, en sortant de la brasserie, en émergeant de la voiture. Et pas question de pépin pour affronter les humeurs de la météo. On se contente de relever le col de son imperméable, de rajuster son chapeau avant de partir à l’assaut des ondées. Le tout sans chouiner sur son sort, on a sa dignité. Claude Sautet est l’homme des pluies discrètes comme autant de dessous chics murmurés.

Chez Claude Sautet, les femmes ont du caractère. Elles sont féministes avant tout, mais sans nécessairement le revendiquer comme tel. Elles veulent être égales aux hommes. Et faire la bonniche si ça leur chante…ou pas. Rosalie peut servir des bières sur ordre de César jouant au poker avec ses compères, mais elle sait aussi le quitter promptement. Chez Sautet, les femmes ne savent pas tricoter, pas vraiment cuisiner, ni coudre, ni tenir une maison. Etre une femme d’intérieur avec chiffon de poussière Plizz à la main ou refaire le pli d’un lit, non, elles ont mieux à faire : l’amour, le travail, le plaisir, les tourments. La maisonnée peut bien aller à vau-l’eau, le gâteau ne sera pas assez cuit (sinon, un bon Millefeuille du pâtissier du coin donnera le change), tant pis. Elles s’en foutent. La vie est trop courte pour faire la bonne. Et si les mecs veulent bouffer, à eux de se mettre aux fourneaux ! Ou de les inviter au restaurant, quitte à refaire le monde, embrumés de vin rouge et de nicotine. Ah, les mecs, chez Sautet… les mecs… des emmerdeurs, eux aussi.

Chez Sautet, on est des hommes, des vrais. On est un brin macho, mais pas un Raoul en Marcel. L’homme Sautet porte un costard chic en tissu Prince de Galles, veston compris, cravate et mocassins cirés itou. Il n’y a que les Beatniks pour oser tomber la chemise. Ou bien, oui, l’homme-Sautet le fera, mais en la remplaçant par un pull en cachemire. L’homme Sautet est élégant, un brin bourgeois, tout de même, un peu notable sur les bords, avocat, ou intello mais avec un pied ancré dans la terre, ou docteur, entrepreneur… l’homme Sautet aime diriger, gueuler, revenir tard le soir chargé de soucis typiques du patronat. L’homme Sautet se veut vainqueur dans tous les domaines : les femmes, le pognon, le pouvoir. Il aime claquer son fric, certes, mais avec superbe, et toujours pour régaler ses amis ou les femmes de sa vie. Chez Claude Sautet, on aime lever le coude, pas toujours pour s’enfiler un p’tit canon, mais aussi pour demander l’addition. D’un geste preste ne souffrant aucune hésitation, l’homme-Sautet hèle le serveur d’un « Garçon ! » impérieux dépourvu d’arrogance. Car chez Sautet, on est grand prince : on aime laisser des pourboires. Pourquoi ? Pour mille raisons ! Parce que l’on est pressé, par ce que l’on est énervé, parce ce que l’on quitte la table avec perte et fracas, parce que l’on est généreux. La radinerie n’a pas de place dans l’univers de Claude Sautet. Ce n’est pas pour autant que l’on fout son blé en l’air. Le bling-bling, très peu, pour l’homme-Sautet. On aime se réfugier vers les valeurs sûres d’une maison de campagne (mais pas trop loin de Paris), le temps d’un week-end, ou offrir un plateau de fruits de mer, vaquer en ciré jaune et bottes caoutchouc, faire de la voile ou un barbeuc’. On aime affronter les éléments marins : la houle, le sable, les embruns, les marrées basses et les marées hautes. Comme dans la vie, on aime en prendre plein la gueule. On préfère vivre en brûlant la chandelle par les deux bouts.

Du coup, comme on s’en fout, on clope comme un crapard*. Sans sa dose massive de nicotine, impossible de penser, de bosser, de décompresser, d’aimer. On a besoin de ce morceau de silence à portée de main. Une question compliquée ? Le temps de dégainer sa clope du paquet et on gagne de précieuses secondes pour composer une réponse. De la tension dans l’air ? La légèreté de la fumée de cigarette évapore les impatiences, pour quelques minutes, au moins. Un coup dur ? A deux potes, on se fait une clope, tard le soir dans le jardin, ou sur la devanture d’une brasserie. Après les étreintes, la cigarette apaise les derniers feux, évite des mots malheureux ou simplement imbéciles. La clope est ce prolongement de non-dits sublimant une relation. Elle est un pont de réconciliations entre avis ennemis. Elle est l’étincelle au génie des affaires. Elle est l’accessoire de séduction nécessaire. Romy Schneider allumant sa cigarette, son regard bleu-vert hypnotique plongeant dans celui de Michel Piccoli ou de Montand, fumée exhalant de ses lèvres comme un mystère en offrande, est une leçon de grâce. Chez Claude Sautet, on ne fait pas semblant. On clope, sans retenue, sans crapotage, sans vapotage. Des Gauloises brunes ou blondes, sans filtre. C’est comme ça. On est sincère jusqu’au bout. Chez Claude Sautet, les personnages, les acteurs et les sentiments ne trichent jamais.

*L’auteur de l’article est conscient des néologismes employés pour l’occasion.

Claude Sautet sur le tournage de César et Rosalie, avec Yves Montand, Romy Schneider et Samy Frey
Claude Sautet sur le tournage de César et Rosalie, avec Yves Montand, Romy Schneider et Samy Frey, 1972.
Des cigares, des clopes et des potes, un des piliers du cinéma de Claude Sautet
Des cigares, des clopes et des potes, un des piliers du cinéma de Claude Sautet (Photo de Vincent, François, Paul et les autres. 1974). Gérard Depardieu, Yves Montand, Michel Piccoli et Serge Reggiani en conquérants des années Giscard.
Des bonnes bouffes, du vin et des copains (Vincent, François, Paul et les autres. 1974)
Des bonnes bouffes, du vin et des copains (Vincent, François, Paul et les autres. 1974)
La mer de Bretagne, les cirés et les emmerdes. (César et Rosalie, 1972).
La mer de Bretagne, les cirés et les emmerdes. (César et Rosalie, 1972).
Les brasseries parisiennes, haut d'observation chez Sautet.
Les brasseries parisiennes, hauts lieux d’observation chez Sautet. (Garçon ! avec Yves Montand, 1983)
Chez Claude Sautet, il pleut souvent sur la ville et sur les âmes... (Romy Schneider dans Max et les Ferrailleurs, 1971)
Chez Claude Sautet, il pleut souvent sur la ville et sur les âmes… (Romy Schneider dans Max et les Ferrailleurs, 1971)
Chez Sautet, on s'engueule souvent dans les bistrots, mais sans déroger au vin-rouge-café-clope (Romy Schneider et Michel Piccoli dans Les Choses de la vie, 1972)
Chez Sautet, on s’engueule souvent dans les bistrots, mais sans déroger au vin-rouge-café-clope (Romy Schneider et Michel Piccoli dans Les Choses de la vie, 1970)
Yves Montand en entrepreneur requin des années 70. (Tournage de César et Rosalie avec Claude Sautet, 1972)
Yves Montand en entrepreneur requin des années 70. (Tournage de César et Rosalie avec Claude Sautet, 1972)
Chez Claude Sautet, la femme est libre de ses choix, quels qu'ils soient (Romy Schneider dans César et Rosalie, 1972).
Chez Claude Sautet, la femme est libre de ses choix, quels qu’ils soient (Romy Schneider dans César et Rosalie, 1972).
Chez Calude sautet, la femme des années 70 choisit l'IVG. (Romy Schneider dans Une histoire simple, 1979)
Chez Claude sautet, la femme des années 70 choisit l’IVG. (Romy Schneider dans Une histoire simple, 1979)
Fumer un barreau de chaise en conduisant sans ceinture la nuit et après une fête arrosée, dans les années 70, c'est normal ! (César et Rosalie, 1972)
Fumer un barreau de chaise en conduisant sans ceinture la nuit et après une fête arrosée, dans les années 70, c’est normal ! (César et Rosalie, 1972)
Claude Sautet (1924-2000), quelque part dans le XXème siècle...
Claude Sautet (1924-2000), quelque part dans le XXème siècle…
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