A toi, Duduche

Tu exécrais les marches militaires, les 4×4 qui pètent, le Tartufe fielleux, le richard au cigare, le facho cassant du négro. T’avais pas voulu tout ça. Alors tu traçais, encore et toujours. Tout n’était pas perdu puisque l’on pouvait en rire.

Un des plus grand Duduche qui soit... Cabu dans les années 80.
Un des plus grand Duduche qui soit… Cabu dans les années 80.

Tout d’abord, mon p’tit Cabu, mon binoclard, mon Grand Duduche, permets-moi de te tutoyer. Car entre nous, le vouvoiement est une révérence inutile, une courbette hypocrite à toi, héros de mon enfance qui dessinait chez Dorothée, Jacky et Corbier. C’était dans les années 80. C’était dans un autre siècle. Un monde de dinosaures sans fil à la patte numérique, sans selfie narcissique, sans télé-réalité, sans mondialisation. Mais je m’égare.Restons-en à nos planches et à nos crayons.

Avec tes tenues colorées, ton papier et ton gros stylo noir, tu faisais marrer les enfants à ta manière : ça commençait toujours par quelques traits subversifs annonçant une paire de seins ou un goupillon olé-olé qui horrifiaient les animateurs, pour se transformer en personnage amusant. Derrière notre écran cathodique à la définition obscurément hertzienne, on distinguait ton talent et ton infinie bonté. Avec ta drôle de coupe de champignon entre le Beatles égaré et le soixante-huitard fleuri, toi, mon binoclard aux doux yeux bleus, au sourire timide et épaules voûtées des génies ayant l’intelligence de la modestie, toi, mon p’tit Cabu, mon Grand Duduche, tu nous faisais rire. Les gros bonhommes éructant, les beaufs à couettes, les fachos en croquenots, les demoiselles légères, quelle galerie, quels croquis ! En trois coups de crayons on avait tout compris des petitesses des uns, des mochetés de la vie, des cons, des pourris.

Et puis, nous avons grandi. Toi, tu ne semblais pas vieillir. On avait beau avoir changé de millénaire, tu restais l’éternel adolescent : bol de cheveux, lunettes en rond de lune, sourire taquin. Tu avais beau être né en 38, t’avais pas bougé d’un poil. Au vieillissement tu faisais la nique, et au conformisme techno-nigaud-logique aussi. Les selfies, les conneries, les facebookeries, très peu pour toi, Grand Duduche. Irrémédiablement courbé, concentré, crayon appuyé, tu refaisais le monde sur du bon vieux papier. Et tant pis s’il était en voie de disparition. Rien ne vaut le contact rugueux d’une planche de Canson, ni la vérité d’un trait noir et gras. Allez essayer de trouver ça sur un écran plat, il n’y aura pas une once d’humanité dans tout ça. Humain, tu l’étais, mon p’tit Cabu, p’tit champignon, mon Grand Duduche.

Tu exécrais les marches militaires, les 4×4 qui pètent, le Tartufe fielleux, le richard au cigare, le facho cassant du négro. T’avais pas voulu tout ça. Tu avais cru en Mai 68 et tu disais avoir cessé d’espérer, sauf dans le rire, la B.D et la Liberté. Alors tu traçais, encore et toujours. Tu laissais ton empreinte dans les canards, les albums, les Festivals, tu biffais tes humeurs, tu croquais la laideur et l’absurdité de notre XXIème siècle qui devenait de plus en plus fou, vénal, chaotique. Tout n’était pas perdu puisque l’on pouvait en rire. Pendant que tu noircissais, on prenait de la bouteille et les travers contemporains. La trentaine était arrivée sans crier gare. Imperceptiblement, on s’était laissé portabiliser, facebookiser, googlelifier, instagrammiser. Il faut le dire, on était devenus un peu cons sur les bords. Heureusement, le papier nous collait encore à la peau. L’encre fraîche d’un Canard Enchaîné ou d’un Charlie, la lecture sage d’une page bien réelle nous ramenait à la vérité du monde. On lisait tes dessins avec passion, cherchant ta signature dans quelque coin de vignette, poilade au ventre de tes bonnes blagues, des caricatures de nos hommes politiques. Ah, les cornes diaboliques de Sarkozy ! Oh, les dents pointues de Le Pen ! Ih, ih, la moue de Mitterrand ! Mais comme tu aimais l’égalité, toi aussi, tu apparaissais en Grand Duduche, yeux innocents, jambes et bras ballants. On pouvait rire de tout et de tout le monde, avec n’importe qui.

Le monde continuait sa course folle et toi, mon p’tit Cabu, p’tit champignon, mon Grand Duduche, seules quelques unes de tes mèches avaient consenties à se parer de filets d’argent. On pouvait à peine croire que tu allais bientôt être octogénaire. Toi, 76 ans, le Grand Duduche ? Aucun pli amer ne sillonnait ton visage, aucun nostalgique « C’était mieux avant ! » ne franchissait ta bouche, ta main légèrement parcheminée ne tremblait pas et dessinait, croquait, croquait toujours… Tu gardais cette douceur dans le regard, cette bienveillance coquine, le sourire de celui qui aime se planquer derrière ses cheveux trop longs. Tu aimais gratter dans l’ombre. La couleur était réservée à tes caricatures et à tes chemises improbablement joyeuses. Tu aimais les copains de Charlie, les discussions-clopes, bonnes bouteilles et grandes idées. Les copains d’abord, oui. La marrade, l’irrévérence, les potes de 30 ans, c’était la seule chose qui compte. Tout le reste était foutaises. Malgré les dures menaces des cons, tu semblais éternel, p’tit champignon, Grand Duduche, grand Cabu. On allait encore passer de belles années ensemble. Tu sucrerais les fraises plus tard. Tant que tu tiendrais un crayon, les charentaises ce serait pour après. Les copains d’abord, oui. Le rire, l’irrévérence, l’insolence. Carpe Diem. A quoi bon vivre si on ne pouvait pas se marrer de tout ce qui était décrété sérieux ? Mon p’tit Cabu, p’tit champignon, mon Grand Duduche.

Et puis, un matin de janvier, on t’a assassiné à l’arme de guerre, toi mon antimilitariste, mon gentil anar’. Ce jour-là, une partie de mon enfance a été pulvérisée. Des millions de trentenaires ont le cœur en miettes et la rage au cœur. Que t’ont-ils fait, Mon Grand Duduche, ces barbus, ces pisse-froid? Non seulement ils prônent une idéologie liberticide, mais plus grave encore, ces gens-là manquent considérablement d’humour. « Rire est le propre de l’homme », mais apparemment pas chez les djihadistes, pas plus humains que dieux. Que n’ont-ils lu Rabelais, Le nom de la rose, Voltaire, Montesquieu, Hugo ou Woody Allen qui lui-même a publié un recueil de blagues juives…! O, mon Cabu, p’tit champignon, mon Grand Duduche, aujourd’hui je me sens orpheline d’un frère, d’un bon copain de classe qui se marrait en dessinant les turpitudes de notre monde moche et méchant. O, mon Cabu, p’tit champignon perdu au milieu des balles sifflantes, Grand Duduche au crayon, pourfendeur potache au trait inégalable, de là où tu es, l’enfant que j’étais et l’adulte que je suis t’embrasse bien fort. Merci pour tout.

Note : Nous sommes le 13 Janvier 2015. Cabu aurait eu 77 ans aujourd’hui. Qu’il repose en paix et surtout avec beaucoup de crayons.

signature-cabu

Tout est dit.
Tout est dit.
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Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. Polly Peachum dit :

    Allez… , je pose mon commentaire ici (comme mon chien au coin de sa rue), mais j’aurais pu le poster au bas (j’allais écrire « au pied », en signe de dévotion) de n’importe quel autre de vos billets.

    Je le pose sous vos mots à Cabu… parce c’est lui, bien sûr, mais surtout parce que c’est vous !
    Mais vous êtes qui, vous ???
    Chacun de vos billet transpire l’intelligence, le sarcasme et sa première en rédaction au collège Jean Zay !!
    Mais…. POURQUOI QUE JE VOUS CONNAIS PAS ???
    Pourquoi on va pas se promener des heures durant, en refaisant le monde ?
    Pourquoi on beugle pas en choeur devant des tas de choses qui font légitimement beugler ?
    Pourquoi je suis pas la présidente de votre fan club ??

    Les deux dernières pour la fin :
    1) Pourrait-on remédier à tout ce qui est susmentionné ?
    2) Pourriez-vous me tenir au courant ?

    Je vous envoie par dessus les mots et les ondes qui font marcher mon ordinateur, des amitiés fraternelles (ça m’énerve d’être obligée de me servir d’un mot masculin pour ça, alors que justement c’est pas masculin !) et même une bise.
    Oui, une bise !
    😉

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