La traîtrise du Cappuccino

Sous ses airs douceâtres, cappuccino est un tonton flingueur de sommeil… (photo de avec Totò et Peppino De Fillipo dans un des nombreux films qu’ils tournèrent ensemble).

Tu sais bien, o impudente, que la promesse de cette douceur caféinée se transformera en nuit de labeur ? Tu vas courir après les heures, le cœur en marmelade, l’esprit  désespérément vif. Avec l’œil hydropique  du noctambule, tu appelleras le sommeil comme un chercheur d’or la fortune…

1 heure 27 du matin et toujours rien. Pas un souffle de sommeil ne n’emporte, pas l’ombre d’un Morphée ni l’once du ronflement cocasse, indice certifiant d’une entrée dans les profondeurs. 1 heure 27 du matin et, du fond de ma mémoire, le cappuccino de midi me nargue tel un conte enfantin par un « je te l’avais bien dit »…  Telle la chèvre imprudente de Monsieur Seguin, ignorant les conseils de son maître, je me suis offerte au loup.  Le soleil du printemps, la griserie d’un vin blanc frais arrosant une pizza belle et bonne de simplicité comme devraient l’être toutes les pizzas du monde en dehors de Naples (oublions l’infâme combinaison dite « Hawaïenne » au mélange haïssable de poulet et d’ananas, de quoi extraire des entrailles de la ville toute la Camora  pour exécuter un contrat sur l’affreux qui l’inventa), me firent oublier tout mon sens. Perdons la tête, soyons fous, commandons un Cappuccino !

Mêêêê… euh,  mais, me bêlait la Raison, tu sais bien que tu ne le supportes pas ! Tu sais bien, o impudente, que la promesse de cette douceur caféinée se transformera en nuit de labeur ? Tu vas courir après les heures, le cœur en marmelade, l’esprit  désespérément vif. Avec l’œil hydropique  du noctambule, tu appelleras le sommeil comme un chercheur d’or la fortune… O misérable ! Aller, va, commande ta boisson, petite rouée ! Cependant, ne viens pas te plaindre, quand, au cœur de la nuit, tu erreras, démente, chiffonnée, excitée, torturée et soiffarde après ce marchand de sable qui ne viendra peut-être jamais.

Et me voici, au milieu du salon à contempler le ciel d’encre au-dehors.  Quelques vagues étoiles scintillent comme autant de trésors difficiles à saisir parmi notre pollution lumineuse et urbaine. Il y a bien longtemps que les astres se taisent et nous contemplent de là-haut, murmurant entre eux « Quels imbéciles, ces humains, de préférer à notre beauté pointilleuse et glacée, une ampoule articificieuse et guindée ! « .   Cette désertion acquise à cause du machiavélisme technique, j’aurais, par conséquent, peu d’amies consolantes et peu de poésie pour m’entraîner dans les songes…  Comme nous aurions été amies ! Cassiopée, Andromède, Grande Ourse, Petite Ourse, constellations ! Que de prénoms à murmurer, à invoquer, à supplier ! Moqueuses, elles aussi, elles me narguent avec une perfidie muette, lointaines et royales dans toute leur hauteur : « Madame, ici, des milliers d’années lumières nous séparent… Comprenez  notre dédain, ma chère… Après tout, nous n’avons pas créé l’Univers ensemble… ».

Me voilà donc, imbécile énervée, femme ébouriffée, yeux de myope enlunettés, mendiant l’appel de l’oreiller, guettant le bâillement comme une délivrance. Ah, tu l’as voulu, ton Cappuccino ! Ah, comme tu payes cher cette traîtresse onctueuse aux froufrous de mousse ! Ah ! Tu le voulais ce goût amer te torréfiant la langue ! Ah, tu savais que le travail de sape d’un repos mérité avait commencé sitôt tes lèvres posées sur la tasse ! Ah ! Ce breuvage plein de noirceur servi dans une blancheur innocente de porcelaine ! Ah, ce gondolier Oh, la voilà, ton aventura ! C’est quoi ? Ma qué, c’est traîner en pyjama, à 1 heure 27 matin ! C’est tourner comme une aiguille folle dans le lit conjugal ! C’est supplier le croquemitaine de t’assommer avec son bâton ! C’est maudire la plénitude du conjoint parti à la dérive depuis bien longtemps avec sa respiration de métronome. Et toi, petite chèvre bêlante, écervelée, tu es condamnée aux sauts de cabri, aux soupirs, à la tarentelle de gueuse jusqu’au petit matin ! Ah, avec ton Cappucino, tu voulais te croire en Italie !  Tu te croyais à Venise, à Rome, à Orvieto ? Non, tu es toujours à Paris, contrite au milieu de la nuit, désabusée, indignée de ce lapin posé par Morphée.  Car ce seigneur des songes a des gravités et des snobismes qu’un Papa loves Mambo endiablé fait fuir, même s’il est susurré par Dean Martin. Ses ailes traînantes et délicates envoient bouler toute velléité de Volare, Oh, Oh ! E Cantare, Oh, Oh, Oh, Oh !  On t’avait prévenu, ce Dieu ne jurant que par les graines de pavot narcotiques, est allergique à tout environnement arrabiqué,  mochatisé, robusté, bialettisé ! Il est plus porte de corne ou d’ivoire que capot de Fiat Punto,  je te le jure sur la tête à Totò (je parle du célèbre acteur comique des années 50 que la Naples originaire vénère encore par moult photographies accrochées dans les restos, dans les bistrots et même près du percolateur à cappuccino !) !

2h58 du matin et toujours rien.  Tu le sais, tu es foutue. La nuit du samedi, prometteuse en réparation, ultime plaisir transitoire du week-end, va s’égrener misérablement comme le marc s’effrite, évidé et sec après usage. Demain, tu seras torréfiée, amère, une créature à la tête de chaussette froissée. Tes plaintes n’y changeront rien. Aucune lecture ne changera le cours de cette nuit brûlée, même la plus indigeste du monde (Figures I, II, III et IV de Genette ont pourtant fait leurs preuves soporifiques auprès de générations d’étudiants en Lettres). Sous l’impulsivité caféïnée, les mots se transformeront en milliers de petits bolides insaisissables. Le rythme cardiaque palpitera comme un chien fou. Aucune syllabe ne viendra bercer l’âme  vouée au purgatoire de ces athées du sommeil pantouflant entre épuisement et vivacité. On te l’avait dit : méfie toi de ce capucin aux airs dévots. Sa capuche de laine dissimule un Tartuffe en puissance.

Parla piu piano, mochissima ! La prochaine fois, toi, la ragazza, toi, la gamine que trente-neuf années sur terre n’ont visiblement pas tout appris,  tu t’enfuiras à la vue du séducteur au breuvage d’ombre, ce beau-parleur aux propos veloutés, ce sicilien aux politesses corsées, ce ténor vapotant de mille parfums. En vierge effarouchée face à un prétendant trop macchiato pour être honnête, un ristretto que trahissent des mains baladeuses, un potentiel fiancé trop expresso, un gars pas assez déca, tu répondras d’un ton ferme de matrone « No, Grazie !« .

 

 

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