Le Songe de Brigitte Macron

Photo d’illustration : Mireille Darc dans Le Téléphone Rose, d’Edouard Molinaro, 1975.

Elle, le professeur de lettres pense Diable au Corps, Education Sentimentale, Lys dans la Vallée. Eux, les béotiens disent cougar. Terme grossier et tellement disgracieux dans sa sonorité. Cette gutturale qui se traîne ! Cette syllabe finale semblant émettre un rugissement de lionne ! Les salopards. Ils n’ont jamais aimé à en briser les tabous. Tant pis pour eux.

A quoi songe Brigitte Macron, du fond de ses yeux d’azur ? Tournée vers les étoiles, un soir où la brise d’un début de Mai caresse sa peau cuivrée par soixante-quatre étés, en cette nuit de bascule entre deux tours, elle prend le temps de respirer. Elle observe le cosmos lointain qui défile. Elle souhaiterait être loin de tout ce tapage présidentiel, celle que la presse étrangère a décrit comme une femme qui « dégage une joie de vivre telle qu’on dirait qu’elle a passé les quatre dernières décennies à faire la fête à St Tropez »*. Justement, elle aimerait bien y être en ce moment, à la plage. Mais hors saison. Lorsque les coquillages et crustacés retrouvent enfin la quiétude d’une plage abandonnée, comme le chantait une autre Brigitte. Plus pudique, Le Touquet et sa discrétion d’Opale convient mieux au retrait du terrible tourbillon des feux de la rampe. La mer s’évade dans la brume comme un rêve inachevé, à demi-avoué. Emmanuel, président ? Tentation de réussite, quelle fierté d’avoir conquis le pouvoir en un temps compté en années-lumière ! Peur du vertige qui l’attend, elle, l’épouse, le professeur. Chaque article rappelle avec une malveillance de comptable leur différence d’âge. Et alors ? Pour une fois qu’un homme politique ne s’affiche pas avec une poulette de 20 ans, pour une fois que l’amour pour une femme transcende les chiffres ! Impitoyablement, on lui rappelle ses devoirs passés : trois fois mère, rencontre en 1997 avec son futur époux alors âgé de 16 ans, divorce en 2006, remariage en 2007… des chiffres toujours des chiffres. En ferait-on toute une histoire pour un homme ? Non, on louerait sa jeune épouse, sa fraîcheur, sa candeur. On s’attendrirait de ses maladresses. Le bon goût du maitre de maison a été respecté, il a pris sous son aile protectrice une pauvre petite chose fragile à consoler, à sculpter. Il est le Professeur Higgins face à son Eliza Doolitlle ! But, Just you wait, Pr’fessor Higgins… Toute empotée qu’elle est à l’origine, Galactée finit toujours par dépasser Pygmalion, nous a appris George Bernard Shaw.

Et Brigitte n’a rien d’une frêle vendeuse de fleurs apeurée. D’abord, le Professor, dans cette histoire, c’est elle. Quatre décennies à dompter des milliers gamins, à leur faire aimer et jouer le théâtre. Et il en faut de l’énergie, de la patience et de l’autorité pour convaincre des mouflets timides et ricanant sur des planches pour déclamer du Molière. Alors, ce n’est pas quelques articles malveillants qui vont l’impressionner. Du moins, elle aimerait bien s’en convaincre.
Car on n’admet pas ce fait contre-nature, avoir convolé avec un homme plus jeune qu’elle. La transgression ultime. Phèdre a épousé Thésée. Selon la norme voulue, les femmes mûres sont faites pour mener leurs fils à l’autel ou faire des confitures pour leurs petits-enfants. Elles ne deviennent pas l’amante ni la conjointe d’un trentenaire. Chiche ? Il suffit de revoir la scène-culte du film La crise écrit par Coline Serrau où Maria Pacôme, la cinquantaine assumée, envoie valser pavillon de banlieue et mari pour se mettre en couple avec son kiné, de 10 ans plus jeune qu’elle. Marié et père de surcroit.

Ah, d’accord, quand il s’agit de ton cul, c’est de l’amour et quand il s’agit du mien, c’est vulgaire ? » rétorque-t-elle face à l’indignation de son fils, alias Vincent Lindon. « Et puis… il y a autre chose que vous ne voulez pas entendre… je suis amoureuse… je suis heureuse, je nage dans le bonheur. », glisse-t-elle, rougissante comme une écolière. Ceci-dit, elle file rejoindre son amant en courant. Croisant son épouse venue en renfort avec les enfants, elle lui lance avec une candeur désarmante : « Bonjour Josiane. Je suis désolée, vous n’y pouvez rien… c’est comme ça… Je vous ai fait du café et j’ai sorti des jouets du grenier pour les enfants… pardon… aurevoir ! ». Si seulement la vie pouvait être aussi belle qu’un film de Coline Serreau.

Dans la nuit indigo et profonde, Brigitte Macron ferme les yeux, très fort. Un pâle sourire habille son visage trahissant la frontière entre la panique et l’envie d’audace face à ce qui s’annonce. Tout cela est incroyablement grisant : Emmanuel, Président de la République! Il y a de quoi avoir la tête à la renverse, des bulles de champagne plein la tête. Quelle folle histoire, mieux que dans les romans ! Ça avait commencé comme Le Blé en herbe et cela s’achève à la façon d’un roman de Michelet.

Et pourtant, une peur la traverse comme une lame de glace, la faisant tressaillir. Elle connait déjà les affres de l’exposition médiatique. Sans cesse on revient sur son âge, encore et toujours. Quelle foutue rengaine ! Invariablement on lui rappelle la cohabitation maladroite de ce 6 et de ce 4 qui se juxtaposent, plein d’indécence. Son vécu devient une affaire nationale. Ses rides, internationales. De Londres à New York, du Japon à Taïwan, on pérore.
Elle, le professeur de lettres pense Diable au Corps, Education Sentimentale, Lys dans la Vallée. Eux, les béotiens disent cougar. Terme grossier et tellement disgracieux dans sa sonorité. Pensez-donc ! Cette gutturale qui se traîne ! Cette syllabe finale semblant émettre un rugissement de lionne ! Les salopards. Ils n’ont jamais aimé à en perdre la raison, à en briser les tabous. Tant pis pour eux.

Elle sait que le combat est perdu d’avance. Son erreur est d’être à contretemps. On ne lui pardonnera pas de vieillir. Car l’Elysée, dit-on, rend immortel. Le temps doit s’y figer, les traits s’y magnifier. C’est le privilège de ceux qui ont accédé à l’Olympe. Interdiction de renvoyer la marque du temps qui passe et de rappeler à tous les observateurs forts marris, que la nature est une grande dame impitoyable. Elle n’épargne personne et accorde à peu de femmes la grâce de porter quelques années de moins sur leurs visages. Par une dichotomie aussi injuste que dégueulasse, l’adage affirme Les hommes bonifient, les femmes vieillissent. Renvoyer à la société des traits habités par un passé, fusse-t-il riche, c’est les placer face à leur condition de mortels. L’homme n’aime pas se souvenir que son passage est transitoire, ni contempler dans le miroir sa dégradation future. Tous, on va manger les pissenlits par la racine, c’est comme ça, pleure pas Mon p’tit Loup ! Pas la peine d’un faire toute une histoire, profite, plutôt !

Brigitte rouvre les yeux. La nuit s’est presque enfuie. Déjà les étoiles dérivent en ruban, brûlant une à une au contact du jour lointain, milliers de lucioles irradiées par le soleil levant. Nullement peinée, elle se laisse absorber dans cette contemplation. La mort peut avoir des douceurs infinies et des beautés cruelles. La vie et les livres le lui ont appris.

Sa prunelle se heurte à la lumière ambrée qui va bientôt faire place à la blancheur crue du matin, accusant la fatigue, dévoilant sans ambages les sillons et les contrariétés. Avec les années, une mauvaise nuit se lit ouvertement sur un visage. Chaque inquiétude, chaque peine, ont l’esthétique d’un parchemin. C’est ainsi. Elle aimerait profiter de l’entre-deux tours pour remonter le temps. Revenir à l’amour interdit, clandestin, anonyme. Heureux. Elle donnerait bien dix ans de sa vie pour cela. Tiens ? Encore des chiffres ! Quelle ironie. Oublions-les un peu puisqu’on ne peut les effacer.

Et si tout cela n’était qu’un songe ? Elle aimerait bien. Drôle de rêve, n’est-pas ? Au petit matin, elle dirait « Dis, Emmanuel, cette nuit j’ai rêvé que tu arrivais au second tour de la présidence de la république… ». Alors, ils se mettraient à rire de cette absurdité. Quelle drôle d’idée, voyons ! Toi, président ! Moi, première dame ! Non, restons plutôt reclus pour le restant de nos jours, ce sera délicieux. Comme ils riraient, oui, comme ils riraient…

Brigitte inspire alors, intensément. Plus qu’elle ne l’a jamais fait. Si tout cela n’était qu’un songe… seulement un songe… Mais déjà l’aube, au loin, assassinait la nuit.

Citation tirée du Frankfurter allgemeine Zeitung, Février 2017.

Dans ‘La Crise‘ de Coline Serreau (1992), dans une scène devenue culte, Maria Pacôme envoie paître 30 ans de mariage pour partir avec un homme de 10 ans plus jeune qu’elle. Au nez et à la barbe de ses enfants, trentenaires, et de son mari. (Sur la photo Maria Pacôme. A droite : Vincent Lindon, Zabou Breitman, Yves Robert).
Dans ‘Belle Maman’, (de Gabriel Aghion,1998), Vincent Lindon tombe amoureux fou de sa belle-mère (Catherine Deneuve), pulvérisant le triptyque femme-enfant-appartement pour elle.

 

Face au jeune Gérard Philippe, Micheline Presle, alias Mme Grangier, a Le Diable au Corps… (DE Claude Autant-Lara, 1947).
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