Bébel, mon Tonton fringuant 

Jean-Paul Belmondo, ‘L’As des as’, de Gérard Oury, 1982

Il était l’homme des départs. Celui qui vous troussait un baluchon de morfalou en deux secondes. Et puis paf ! Un tac-tac-badaboum plus tard, le voilà qui était déjà à l’autre bout du monde en train de faire la nique à ses ennemis de cinéma.

« Pleure pas, mon p’tit, aurait dit mon tonton Bébel, partir à 88 balais, c’est certes moins bien qu’Aznavour, mais beaucoup mieux que Gérard Philippe ! ». Il aurait alors tordu sa lippe malicieuse dans un gros sourire franc qui découvrait une dentition au blanc colgate dont le seul rayonnement pouvait éclairer un tunnel de métro ou les âmes grises au petit matin, quand Paris s’éveille sous un ciel de plomb.

Il était comme ça, tonton Bébel : ensoleillé. Toujours content, toujours dans le plaisir. Jamais dans l’amertume ou la jalousie. Il avait la peau cuivrée des heures heureuses passées sur la Riviera. Après tout, n’avait-il pas de lointaines origines piémontaises ? Bon, d’accord, les alpes italiennes, c’est pas Portofino. On est plus près des brumes ronchonnes que du bikini d’Ursula Andress. Alors peut-être que cet Apollon qui aimait tant boire le soleil devait cette attirance au côté sicilien de sa mère, Rosa, née à Cefallu.

D’ailleurs, lorsqu’il n’était pas accroché à un hélicoptère ou qu’il ne jouait pas au trompe-la-mort sur une corniche à hauteur grand guignolesque, tonton Bébél aimait se faire rôtir. On se demande encore comment il pouvait avoir le temps de buriner son bronzage tant tonton Jean-Paul en a tourné des films, en a joué des pièces de théâtre ! Il était l’homme des départs. Celui qui vous troussait un baluchon de morfalou en deux secondes. Et puis paf ! Un tac-tac-badaboum plus tard, le voilà qui était déjà à l’autre bout du monde en train de faire la nique à ses ennemis de cinéma. Des nazis, des truands et même oui, des belles-mères vénales enchapeautées, tous voulaient lui faire la peau, à ce feu follet volant. Ils pouvaient toujours courir : que ce soit sur terre, en mer ou dans les airs, tonton Bébel était insaisissable.

Et quand, il vous narguait, il était impossible de lui en vouloir, tellement il restait séduisant. En marcel crotté ou en porte-jarretelles (mon tonton avait le goût du travestissement. Il aurait fait à tabac à Pigalle et une formidable carrière de transformiste !), en costard Nouvelle-vague, en caleçon à pois rouges et chapeau-claque, il avait non seulement le goût du risque mais aussi du style. Quitte à faire des conneries, autant être élégant et en chaussures de ville.

A c’propos, chez lui, l’élégance n’était pas que vestimentaire. Elle était aussi en accord avec son grand cœur. Tous ses potes sont unanimes à ce sujet. Tonton Bébel savait être l’épaule qui réconforte en cas de coup dur, mettait la main au portefeuille pour les jours de vache maigre, n’hésitait pas à décrocher son téléphone pour des petits coups de pouce.

Lui qui aimait distribuer des châtaignes quand nécessaire, il pouvait aussi se montrer aussi enrobant qu’une crème de marron douce et sucrée.

Tendre, il l’était aussi avec les femmes. Là aussi, aucune vengeance même après la rupture, aucun verbe blessant dans la presse. Au contraire, tonton Bébel louait leur patience, leur caractère, bénissant celles qui l’avait fait cinq fois père. Et les remerciait de l’avoir aimé, lui, ses cascades et ses blagues potaches. Quand on est Mme Belmondo, il faut avoir la toquante bien accrochée.

Une toquante qui lui a joué un mauvais tour un soir d’été 2001. Il avait trop bourlingué, trop aimé, trop sursauté. Alors la précieuse machine s’est emballée, clouant son corps d’athlète dans un immobilisme forcé. Loin d’aller se répandre sur son sort pour faire pleurer les chaumières, tonton Bébel saluait sa chance d’être en vie, mettant chaque jour un uppercut à la Grande Faucheuse qui souhaitait ratiboiser sec. Elle avait voulu qu’il se taise ? Le voici qui travaillait sa diction. Sa main droite était désormais invalide ? Sa gauche demeurait encore active pour applaudir à Rolland-Garros, étreindre ou signer des autographes à ses fans restés nombreux et fidèles. Tonton Bébel transcendait les générations. Il était l’amant, le père, le copain, le tonton rêvés. Il avait quatre-vingt quatre films d’avance sur les Trois Parques. Un immortel avant l’heure qui avait vaincu l’oubli par K.O. Si le triptyque maudit n’aimait ni Godard, ni Broca, ni Melville, ni Lelouch, qu’il aille se faire foutre !

Fini le 7ème art. Le temps était aux déjeuners avec les vieux copains où on célébrait l’amitié en trinquant joyeusement. La Mort a en horreur le cristal qui tinte et le champagne qui pétille. Vicieuse, elle réduisait peu à peu le nombre des convives au fil des ans, laissant Tonton Bébel pleurer cruellement les Jean Rochefort, les Jean-Pierre Marielle, les Charles Gérard et autres compagnons de jeunesse.

L’heure du Magnifique n’avait pas encore sonné. Et comme tonton Bébel a toujours aimé les choses à part, contre toute attente et en toute déraison, ce marginal fit même un enfant à 70 ans. Joyeuses Pâques ! La cigogne déposa une magnifique petite Stella à qui, dit-on, il promis secrètement de rester à ses côtés jusqu’à ses 18 ans. Il tenu parole et s’autorisa à disparaître peu de temps après son anniversaire. Il avait tout jeté, tout donné dans ce dernier amour filial. Enfin il pouvait baisser le rideau.

De lui on gardera des milliers de photos en noir et blanc, ou bien hautes en couleurs, selon le Bébel que l’on préfère. Yeux rieurs, air bravache d’un gamin qui va faire le mur, casquette de titi tweedée et cigare entre les dents, paré pour l’aventure.

 «  On r’posera quand, Tonton ?

-Quand on s’ra mort, mon p’tit, quand on s’ra mort… »

2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Polly Peachum dit :

    Elle écrit pas souvent, la Marie-Pierre, mais elle écrit bien, elle écrit juste et elle pose ses mots-sparadrap pile là où ça fait mal.
    Ca n’apaise pas beaucoup bien sûr mais on se sent moins seul, moins à l’étroit dans la solitude de sa peine ordinaire (qui revient tout de même un peu trop fréquemment ces temps-ci, vous trouvez pas ?? ).
     » Madame Créon, si l’intelligence n’est pas bientôt remboursée par la sécurité sociale, vous finirez sur la paille ! »

  2. Un bel hommage à ce grand monsieur qui a donné tant de bonheur à la femme que je suis 🙂 .

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