Les dessous chics, Valérie, les dessous chics…

A quoi bon l’hallali populaire, à quoi bon se livrer en pâture en 270 000 exemplaires ? Regarde la Princesse de Clèves qui meurt de silence et de langueur dans son couvent. C’est du pathos stratosphérique et c’est beau. Les plus belles histoires taisent les plus grandes douleurs.

Marina Vlady dans "La Princesse de Clèves", 1961. Ou l'art et la manière du renoncement en silence.
Marina Vlady dans « La Princesse de Clèves », 1961. Ou l’art et la manière du renoncement en silence.

‘Les dessous chics, murmurait Jane Bikin dans la chanson de Gainsbourg, c’est de rien dévoiler du tout, Se dire que lorsqu’on est à bout, c’est tabou ‘. Les dessous chics, c’est mourir de douleur en silence et avec dignité, Valérie. Mais toi, impudente rebelle, tu as choisi la vengeance publique, tu as choisi d’étaler tes dessous à tous les quidam avides de soaps. Tu n’aurais pas dû, Valérie. La colère est mauvaise conseillère. Certes, découvrir sa déconvenue conjugale dans la presse et se faire répudier en 18 mots officiels a l’amertume du cyanure. Il y avait de quoi se rouler sur du verre pilé. Mais seule, entre quatre murs. Et de méditer les mots poétiques du grand Serge :  » Les dessous chics, c’est une jarretelle qui claque, Dans la tête comme une paire de claques « . Tu aurais dû attendre, ne pas te ruer sur un clavier pour dérouler d’un trait l’histoire intime d’un homme et d’une femme. Les Chabadabada, les Joe Dassin, les Dalida, il fallait garder tout cela pour toi. Ce qui est à Vegas, reste à Vegas, dit le vieux dicton des noceurs de tous poils ayant franchi l’Atlantique et le Rubicon, dans quelque mariage kitsch et infructueux. Ce qui était entre François et toi aurait dû le rester.

Regarde la Princesse de Clèves qui meurt de silence et de langueur dans son couvent pour ne pas céder à la tentation, la poitrine étranglée par le renoncement et les rêves à jamais stériles sur le Duc de Nemours. C’est du pathos stratosphérique et c’est beau. Les plus belles histoires taisent les plus grandes douleurs. Même la fin pathétique d’Emma Bovary, moribonde et ridicule avec cet arsenic tardant à l’achever, a quelque chose d’émouvant. Son nigaud de Charles l’a crue fidèle jusqu’à la fin. Plutôt que de se tirer et d’écrire un bouquin de 300 pages sabrant son rustaud époux, Emma s’est tue dans les deux sens homophoniques. Au moins pourra-t-il aller chercher sa baguette de pain sans se faire montrer du doigt par tout le village… Les dessous chics, Valérie, les dessous chics… c’est avoir l’art et la manière de se draper dans sa dignité. Jouer à la Mulier Dolorosa, s’attirer la compassion puis l’admiration, « Madame souffre, mais en silence… quel panache !« … Reconnais que ça a plus de chien que du gribouillage fait à la va-vite et sans style.
A quoi bon l’hallali populaire, à quoi bon se livrer en pâture en 270 000 exemplaires ? Rien n’est plus grand que le mystère. Il fallait laisser le Temps faire son travail. Ne rien déballer. Laisser la légende se construire. Ne rien livrer. Pas une miette : « Les dessous chics, c’est la pudeur des sentiments, Maquillés outrageusement, rouge sang« . Il fallait rester de marbre, il fallait filer à l’anglaise. Never explain, never complain. Tiens, à propos des citoyens de la Perfide Albion, eux aussi, ont tout compris au chic. En Angleterre, on sait taire ses tracas derrière une tasse de thé en porcelaine et avec le petit doigt levé, please ! A peine moufte un sourcil pour marquer sa désapprobation. Lorsque la Reine Elizabeth est fâchée ou se lasse de votre conversation, elle signifie son mécontentement en rajustant ses gants et son sac à main sur le bras. Ce geste subliminal met fin à tout espoir de compromis. Game over. Même le Premier Ministre s’incline. Une autre anglaise était très forte au petit jeu du cœur brisé en la personne de Vivien Leigh, la merveilleuse interprète de Scarlett O’Hara. Lorsque Laurence Olivier demanda le divorce, avec une délicatesse vacharde, Vivien Leigh fit parvenir par voie de presse ce message :  » Lady Olivier tient à faire savoir que Sir Laurence Olivier lui a demandé le divorce pour épouser Miss Joan Plowright. Elle se pliera naturellement à ses exigences. » L’inclinaison de Scarlett O’Hara ressemblait à un coup de cravache à la manière d’une rose anglaise : pétales de tweed mais épines tranchantes comme des hallebardes. Certes, c’était une stratégie pour le reconquérir et lui montrer que Taratata, il y aurait bien d’autres Rhett Butler pour tomber à ses pieds. Mais quel cran, quel culot, quel éclat ! Rien n’y fit. En 1960, un coup sec de maillet juridique mis fin à 25 ans d’amour. Croyez-vous que Vivien Leigh se rua sur son plumier pour cracher son venin ? Non… elle maquillait son immense peine derrière un sourire constant. Pas plus en public qu’en privé elle n’eût de mots désobligeants pour son Larry. Et, lorsque les journalistes lui demandaient qui était son acteur préféré, elle répondait, partiale et les yeux brillants : « Sir Laurence Olivier est le plus grand acteur de tous les temps. » La classe absolue, non ? Les dessous chics, Valérie, les dessous chics… ça ne s’improvise pas, ce n’est pas naturel, ce n’est pas le premier réflexe d’une femme délaissée. On aurait plutôt envie de briser des vases et de perforer le cœur de l’être aimé avec ses talons aiguilles mais… Les dessous chics, c’est encore plus magnanime, c’est encore plus cinglant, c’est tellement plus royal… « Les dessous chics, c’est se garder au fond de soi, Fragile comme un bas de soie« . Les dessous chics, c’est la dernière révérence du condamné. Rappelle-toi Marie-Antoinette qui, dit-on, aurait trébuché sur le pied de son bourreau. Polie jusqu’à la guillotine, elle aurait murmuré : « Monsieur, je vous en demande pardon…« . Les dessous chics, ça doit ressembler à la chanson finale des Temps Modernes de Chaplin, devenue un mantra chez les artistes « Smile, though your heart is aching, Smile, even though it’s breaking, When there are clouds in the sky, you’ll get by »… Sourire, même avec le cœur en miettes. Show must go on. Jouer le soir même au théâtre alors que l’on vient d’apprendre la perte d’un proche. Edith Piaf essaya à New York alors que Marcel Cerdan venait de mourir en avion quelques heures plus tôt. Elle n’y parvint pas et s’effondra sur scène. Mais on ne peut que saluer cet impossible effort. Sublime, forcément sublime aurait dit Marguerite Duras… « Les dessous chics, c’est des dentelles et des rubans, D’amertume sur un paravent désolant ». Les dessous chics, c’est l’éventail délicat qui chasse les coups de gueule irréparables. C’est un tendre paysage de soie que l’on agite avec une sérénité apparente tandis que, derrière la dentelle, passe un cataclysme. Les dessous chics, c’est s’élever au-dessus de sa douleur, c’est snober la vengeance au petit pied, attendue et sans gloire. ‘Les dessous chics, chantait Jane, ce s’rait comme un talon aiguille, Qui transpercerait le cœur des filles‘. Les dessous chics Valérie, tu n’aurais pas dû oublier les dessous chics…

A gauche, Vivien Leigh et Laurence Olivier au temps de l'amour fou, 1941 environ. A droite, environ 20 ans plus tard. Les sentiments sont partis, les amoureux ont vieillis, mais e sourire de façade reste...
A gauche, Vivien Leigh et Laurence Olivier au temps de l’amour fou, 1941 environ. A droite, à peu près 20 ans plus tard. Les sentiments sont partis, les amoureux ont vieilli, mais le sourire de façade reste…
Vivien Leigh dans les années 60 et sans Larry. Lady jusqu'à la fin, Vivien ne cacha jamais son admiration pour Laurence Olivier. Elle meurt de tuberculose en 1963, la maladie des grandes romantiques...
Vivien Leigh dans les années 60 et sans Larry. Lady jusqu’à la fin, Vivien ne cacha jamais son admiration pour Laurence Olivier. Elle meurt de tuberculose en 1963, la maladie des grandes romantiques…

Pour rédiger cet article, je me suis notamment appuyée sur l’excellente biographie de Serge Mafioly « Vivien Leigh, d’air et de feu…« , édition Henri Veyrier, 1991. Sur « Chère Marie-Antoinette » de Jean Chalon chez Pocket, 1988. Et aussi sur « Merci pour ce moment » de Valérie Trierweiler, édition Les Arènes, 2014.

Paroles de Les Dessous Chics de Serge Gainsbourg :

Les dessous chics, c’est ne rien dévoiler du tout
Se dire que lorsqu’on est à bout, c’est tabou
Les dessous chics, c’est une jarretelle qui claque
Dans la tête comme une paire de claques
Les dessous chics, ce sont des contrats résiliés
Qui comme des bas résiliés, ont filé

Les dessous chics, c’est la pudeur des sentiments
Maquillés outrageusement, rouge sang
Les dessous chics, c’est se garder au fond de soi
Fragile comme un bas de soie
Les dessous chics, c’est des dentelles et des rubans
D’amertume sur un paravent désolant

Les dessous chics, ce s’rait comme un talon aiguille
Qui transpercerait le cœur des filles.

Paroles de « Smile » écrit par Charlie Chaplin pour « Les Temps Modernes », 1936. Une très belle chanson que je vous enjoins tous d’écouter…La meilleure version étant celle de Nat King Cole dans le lien ci-dessous.

Smile though your heart is aching
Smile even though it’s breaking.
When there are clouds in the sky
you’ll get by.

If you smile through your fear and sorrow
Smile and maybe tomorrow
You’ll see the sun come shining through
For you.

Light up your face with gladness,
Hide every trace of sadness.
Although a tear may be ever so near

That’s the time you must keep on trying
Smile, what’s the use of crying.
You’ll find that life is still worthwhile-
If you just smile.

That’s the time you must keep on trying
Smile, what’s the use of crying.
You’ll find that life is still worthwhile-
If you just smile.

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