Le Choix du poil dans la Baignoire

Oh, oh.... Janet Leigh a vu un poil dans sa douche...
Oh, oh…. Janet Leigh a vu un poil dans sa douche… (Montage extrait de « Psychose », 1960, Alfred Hitchcock)

Rincer ou pas. Dans cet acte à priori banal se décidait un choix politique, éthique même.

Il était là, reluisant dans toute sa splendeur d’ébène, contrastant avec la blancheur clinique de l’émail. Ses spirales libres tordaient sa fibre drue et virile. Il gisait, solitaire et vaillant au milieu de toute cette immensité sanitaire. Il était le dernier poil. L’oublié d’un séchage au drap de bain trop rapide, le résidu honteux du primate civilisé passible d’être soumis au regard de sa dulcinée lorsqu’elle intégrerait ce temple de l’hygiène corporelle. Il y avait donc le choix : rincer la baignoire ou pas. Dans cet acte à priori banal se décidait un choix politique, éthique même.
Rincer, c’était nier l’humain, le poil, l’animalité ancestrale qui nous habite et que l’on incarne malgré le costard-cravate. Ne pas rincer : montrer que l’on a vu l’infâme et qu’il restera là et que ce sera très bien. Que l’on s’en fout. Il n’y a pas d’invité ce soir qui ira se laver les mains dans la salle de bain. On ne risquera pas de se faire passer pour des gougnafiers.

Rincer, c’était encore vouloir conserver le mystère dans un couple en compagnonnage depuis des années, éliminer une parcelle peu glorieuse et ragoûtante d’après les critères esthétiques d’une société urbanisée, sans cesse en quête de perfection. Rincer, c’était photoshoper l’irrégulier occupant grossièrement le paradis blanc Jacob Delafon. Ne pas rincer : preuve de confiance ultime dans un couple qui se connaît par cœur ou presque. Tellement par cœur que l’horrible déchet pubien deviendra invisible à l’autre, ce dernier le balayant du regard, blasé par des années de chaussettes et de slips entassés ratant souvent le bac à linge sale.

Rincer et prendre le risque que du poil oublié, négligé, découle le basculement possible vers la démonstration d’une confiance ultime. Oui, j’accepte ton animalité, je reconnais que dans une autre vie tu étais un grand singe, que les années te rattrapent et te dépoilent peu à peu, mon amour. Non, il fallait abolir cette faille originelle, rester dans le perfectible d’une baignoire immaculée et sans résidus pileux.
Ne pas rincer encore et s’attirer le reproche silencieux à travers un regard lourd de sens. Ne pas rincer et risquer la petite pique conjugale « Tu n’aurais pas oublié quelque chose, LÀ ? ». Et de voir ensuite l’infâme désigné avec un index empreint d’une autorité de caporal. Penaud, l’homme reconnaîtrait sa faute par un « ah oui… », plein de la mauvaise foi de celui qui espérait la cécité passagère de sa conjointe. Le pommeau de douche dans une main, l’autre posée sur le mitigeur, l’homme actionnerait le flot lavant l’indésirable qui s’en irait dans les abysses, la pureté rédemptrice de l’eau cristalline effacerait le vestige honteux.
Rincer semblait l’unique issue à cette déconvenue déshonorante traduisant l’homme négligé et je-m’en-foutiste du ménage. On s’en balance des détails, mon amour ! Ce qui compte c’est vivre sans chiffon à la main ! On ne fera pas un drame d’un petit cheveu de pubis, tout beau, tout riquiqui !
« Ne pas rincer, et puis quoi encore, renchérit la mégère non apprivoisée, on n’est pas des velus ! Hop, hop, hop, le poil de cul ! ». Joignant le geste à la parole, elle évacua l’affreux dans les égouts. Le malheureux tourbillonna un instant dans l’onde, effectuant une valse à mille temps à la manière une feuille morte puis, entraîné irrémédiablement par la force centrifuge, s’engouffra dans l’œil du cyclone, sa dérive finale prenant tout à coup des airs de scène hitchcockienne.
La belle avait tranché. La salle d’eau immaculée ne souffrait pas d’un poil l’imperfection humaine.

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