Contre les bouffeurs de Pop-Corn au Cinéma

Parmi les ennemis numéro 1  dans une salle de cinéma : le mangeur de pop-corn...
Parmi les ennemis numéro 1 dans une salle de cinéma : le mangeur de pop-corn…

Car pour vous, le 7ème Art, c’est sacré. Aller au cinéma relève d’une certaine piété dévolue à la mémoire de Capra, Cukor, Mankiewicz, Sternberg… et s’empiffrer vulgairement du pop-corn devant un film est une offense que l’on devrait uniquement pratiquer chez soi, à la manière d’un onanisme proustien.

Un après-midi de pluie. Un temps à ne pas coucher dehors, ni à promener son chien. Une météo à se faire une toile, solitaire et pénard. Le choix du film, honteux, pas élitiste pour deux sous et franchement grand public, restera secret. Ce qui est à Vegas reste à Vegas. ( Ce qui est à Gaumont, reste à Gaumont).

La semi-pénombre, anonyme et heureuse, prête à la rêverie en cinémascope. La douceur du fauteuil pourpre promet un moment égoïste, donc délicieux. Avec une acuité mathématique calculée, on s’est installé pile au milieu de la rangée, ni trop près, ni trop loin de l’écran. Tout est parfait. On se félicite d’avoir opté pour le 7ème art plutôt que la flânerie humide. Absorbé par nos pensées galopantes, nous n’avons pas vu s’installer nos congénères de salle obscure juste à côté de nous.Ce qui s’avérait être un moment de grâce commence sérieusement à se gâter. Il va falloir fatalement se résoudre à ne plus être l’unique occupant de notre rangée préférée. Et faire avec le couple qui se trouve désormais avoir élu place juste à côté de vous. Crotte de bique !  Heureusement, on compte sur l’arrivée du film qui devrait nous donner l’illusion d’une retraite solitaire au milieu de ce marasme collectif.

La courte séance de publicités passée, le générique arrive enfin, annonçant 2h30 de travellings émotionnels. Tout est parfait à nouveau… Et c’est là qu’à l’instar des  tragédies antiques, survient la catastrophe. Vous avez entendu un craquement. Et senti un parfum sucré mêlé de céréale grillée. Vos sens de Sioux en alerte vous guident vers vos inopportuns voisins d’où émane le fumet qui ne promet aucunement d’être celui du calumet de la paix. Vos yeux horrifiés tombent sur l’infâme responsable de ce gloubiboulga olfactif : du pop-corn !  Logé dans une boîte en carton que vous qualifiez d’emblée de ‘monstrueuse’. Il n’y a pas de place pour la demi-mesure. Un cornet de pop-corn est toujours trop gros de toute façon. Sous votre regard indigné, vous voyez le duo gargantuesque plonger leurs mains dans le réceptacle pour en extraire grossièrement des grains de maïs soufflés qu’ils enfournent sans cérémonie dans leur orifice buccal. Outre le déplorable tableau visuel que cela renvoie, nous ne sommes pas épargnés par le son : un embrouillamini de mastications et de craquements annonçant la molaire broyant impitoyablement le flocon pré-éclaté.

Pendant ce temps, l’intrigue vient de commencer. La bande-originale couverte par des « cronch, cronch » des plus grossiers. Votre après-midi est foutue. Le film est foutu. Brad Pitt est foutu. Adieu effets spéciaux, Leornardo, gros plans, Georges Clooney, entertainement, MGM, Route 66, Walk of Fame… N’existe plus dans votre tête que cette nuisance caramélisée crépitante dans la bouche de vos voisins qui provoque chez vous des envies de meurtre. L’espace de quelques secondes, vous vous imaginez poignarder vos bouffeurs de pop-corn dégénérés à la manière d’un Norman Bates*, habité du même regard œdipien et sauvage, le couteau lacérant plusieurs fois leurs chairs… quel délice ce serait ! Au lieu de cela, vous tentez de rectifier le tir avec un regard noir appuyé, les sourcils tellement froncés que cela vous rapproche plus d’un Louis De Funès en colère que d’un Clint Eastwood prêt à dégainer… De toute façon si vous aviez l’air grotesque, aucun ne l’a remarqué, trop concentrés à plonger, impassibles et gloutons, dans leur boîte à cochonneries sucrées. Sans pour autant perdre une miette du film, un comble ! Vous êtes tellement furax que, si vous étiez milliardaire,  vous pourriez vous rendre directement en Suisse avec votre jet privé pour faire signer une Convention genevoise interdisant la vente et la consommation de pop-corn dans les cinémas. Avec l’option dictatoriale impliquant que tout contrevenant serait abattu sans sommation. Et tant pis si votre brillante suggestion attirera les foudres d’Amnesty International. Car pour vous, le 7ème Art, c’est sacré. Aller au cinéma relève d’une certaine piété dévolue à la mémoire de Capra, Cukor, Mankiewicz, Hitchcock, Sternberg… et s’empiffrer vulgairement du pop-corn devant un film est une offense que l’on devrait uniquement pratiquer chez soi toute honte bue, à la manière d’un onanisme proustien. Quant aux onomatopées nourriciers, ils devraient finir étouffés par la bienséance d’un oreiller appliqué sur leurs têtes.

Au milieu de ce marasme céréalier, il est tentant d’interrompre ces grossiers personnages en leur demandant d’un air interloqué : « Vous allez manger TOUT ça ?!! Vous en avez pour combien de temps, du coup ?« . Ou bien, d’un ton ne souffrant aucune protestation : « Pouvez-vous finir votre carton ? Vite. Très vite… le film va commencer. » On peut aussi leur demander de piocher dans leur carton. Quitte à subir l’insupportable croustillement, autant s’empiffrer de cochonneries à haut indice glycémique. Mais vous savez très bien que toutes ces audaces seront un scénario hypothétique. Car vous passerez toute la séance à ruminer ces infâmes qui vendraient sans doute père et mère pour quelques pop-corn de plus. Au mieux oserez-vous pousser de gros soupirs excédés et théâtraux, quelques grognements d’ours mal léché face à cette horde d’outremangeurs, tout en enviant les puristes offensés capables de jeter un gant à terre en guise d’appel au duel. Que ne sommes-nous au XVIIIème siècle ! En deux coups d’épée, vous auriez occis les irrespectueux. Et encore… dans vos rêves les plus fous, vous vous transformez en gorgone hurlante, sautant à la gorge de ces couch potatoes avachis, bourrant leurs œsophages du pop-corn maudit tout en proférant des injures libératrices assorties d’un « Tu t’crois dans ton salon, p’tit con ?!!« . Désespéré, vous vous tournez vers l’assistance, tentant de trouver quelque adjuvant froissé comme vous par autant d’incivisme, et de pousser ensemble une gueulante à la Jean Gabin. Au lieu de cela, vous tombez sur un concerto de ruminants eux aussi convertis au grignotage d’outre-Atlantique. C’est cuit. Nul ne viendra à votre secours. Une protestation de votre part vers cette majorité mastiquant avec une ardeur de bûcheron et vous passerez à coup sûr pour un vieux schnock rabat-joie. Expédié de la salle à grands coup de pieds aux fesses, vous finirez symboliquement enduit de goudron et de plumes.

Il ne vous reste plus qu’à vous consoler en vous concentrant sur ce que révèle le pop-corn de vos congénères. Il y a les Garguantua qui qui le dévorent à pleines poignées, offrant sans complexe l’abîme de leurs amygdales au tout-venant. Il y a les précautionneux qui plongent leurs doigts avec toute la délicatesse possible et grignotent l’objet du délit avec une patience de petite souris. Il y a les parcimonieux, limite radins, qui le mangent grain par grain, émettant un grésillement vous mettant dans un état de supplice auditif, tandis que les pique-assiette fourrent leurs mains dans les entrailles pop-cornesques, éclaboussant l’assistance de résidus sucrés, tout en faisant part de leurs brillantes remarques cinématographiques. « Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les r’connait », vous dirait Jacques Audiard. Oh combien cet adage de Tonton Flingueur se vérifie aussi dans une salle de projection…!

L’affront atteint son paroxysme lorsque, la projection terminée, les lumières jettent leurs rayons sur un sol jonché de flocons écrasés, le contenant cabossé et criard trônant fièrement sur les sièges vides des malotrus. D’ailleurs, ces sans-gêne sont joyeusement partis sans même vous adresser un regard. Autour de vous, ce qui était une pièce pourpre et veloutée se retrouve aussi vulgairement tapissée qu’une boîte de nuit après une soirée mousse, les t-shirts mouillés en moins. De cette séance désastreuse, vous rapporterez sous vos semelles quelques reliques à l’horripilante texture de polystyrène, collante et infâme, tout en jurant qu’on ne vous y reprendra plus. La prochaine fois, vous opterez pour un long-métrage dit pudiquement ‘confidentiel’, dont le nombre de spectateurs en salle assurera une heureuse intimité et un public Télérama trop respectueux pour s’adonner au grignotage.

Sous une pluie douce et triste accompagnant votre retour, vous songez à  l’Age d’Or béni d’Hollywood. A cette époque, les nababs pensaient à leur public dans le moindre détail. Parmi les légendes que la Mecque du cinéma aime conter, celle de David O. Selznick. Connaissant bien les mœurs gloutonnes de ses compatriotes, le génial producteur d’Autant en emporte le vent avait fait distribuer dans les salles diffusant son chef d’œuvre des friandises spécialement conçues pour être dégustées en silence grâce à un emballage n’émettant aucun bruit. No noïse. Pas question pour l’assistance d’entendre les « Fiddle-dee-dee« * de Miss Scarlett gâchés par des froissements inopportuns. La maîtrise du 7ème Art s’appliquait alors jusqu’à l’extrémité de la chaine alimentaire. Une époque révolue qui a définitivement sombré dans les estomacs insatiables des chaînes de cinémas.

 

 

 * Norman Bates : personnage principal du film « Psychose » d’Alfred Hitchcock. Le protagoniste atteint d’un sérieux syndrome œdipien, vit reclus dans son motel avec sa mère. Atteint de folie, il ne peut s’empêcher d’obéir à ses pulsions meurtrières…

 

"L'Enfer, c'est les autres..." Jean-Paul Sartre. (Photo tirée du film "Scary Movie I)
« L’Enfer, c’est les autres… » Jean-Paul Sartre. (Photo tirée du film « Scary Movie I)

 

Mangeur de pop-corn en pleine ascension... (Photo de Michael Jackson dans le clip de 'Thriller', 1982)
Mangeur de pop-corn en pleine ascension… (Photo de Michael Jackson dans le clip de ‘Thriller’, 1982)
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