Romy et Milou en Mai

Un flou éternel… Romy Schneider et Michel Piccoli, ‘Les choses de la vie’. 1970

 

« T’es vraiment un drôle de mec ! », lançait Romy Schneider à Michel Piccoli dans Max et les Ferrailleurs. Un type qui paie une prostituée mais ne couche pas. Pourtant ni pervers, ni détraqué. Un type qui voulait juste causer contre trente mille francs l’heure. Une aubaine. Un ‘tupe’, comme le prononçait Romy avec son accent allemand appuyant sur l’upsilon de sa langue natale, son regard limpide soutenant la noirceur mystérieuse du flic se faisant passer pour un petit banquier. Du Piccoli pur jus : sourcils broussailleux, calvitie creusant le noir charbon de son crâne, fumée grise s’évadant tranquillement de ses lèvres. La cigarette parlait pour ses silences, évadait ses soupirs, filtrait ses inquiétudes. Romy-Piccoli. Deux monstres sacrés qui se contemplaient dans de longs affrontements oculaires. Films de Sautet. Moments-cultes. Instantanés plus vrais que la vie.

Les prunelles brumeuses de Romy se perdaient dans les billes réglisse de Michel, un clignement de paupière comme seule concession pour lui laisser supposer qu’il baissait la garde. Entre l’or du Rhin chargeant les iris de La Schneiderin et l’onyx piccolien, impossible d’attribuer la préférence d’une victoire. Les deux sphinx étaient troublants. Chacun à leur manière.

Romy, la pure, l’emportée, la vierge viennoise déniaisée par Visconti, Welles et Preminger. Piccoli le taiseux d’une enfance mal-aimée : Buñuelien, Godarien, Melvilien révélé au début de la quarantaine, âge retardataire pour la gloire. Pas pour Michel qui n’a jamais été aussi intéressant dans la faiblesse d’une chevelure rendant les armes, tandis que sur son torse triomphait une pilosité aussi sombre qu’incongrue. Ironie d’un corps qui aime la théorie des contraires. Transfuge de Claude Sautet qui voyait en lui son double, Milou traversa le cinéma de ce magicien des instants avec élégante facilité. Il ne semblait jamais tricher. Romy non plus.

Alors, quoi de plus naturel que réunir ces deux entités sur pellicule ? Rien n’était moins évident.

Romy et Michel s’étaient déjà côtoyés sur le tournage de ‘La voleuse’ de Jean Chapot, en 1965, film noir et blanc d’une aridité germanique un brin soporifique. Et pour cause, il était le résultat d’une coproduction franco-allemande. Romy était encore en devenir. Divorcée symboliquement de Delon depuis 2 ans, la petite fiancée de l’Europe n’était pas encore mère, n’avait pas encore connu l’ennui d’une vie bourgeoise de femme mariée en banlieue d’Hambourg, revenait d’Hollywood dont elle avait une expérience mitigée. Les What news Pussycat ? à l’endogénie trop Woody Allenienne*, les villas de Beverly Hills avec piscine dont on ne profitait jamais réellement après 15 heures quotidiennes de tournage, les brushings des coiffeurs voulant absolument faire d’elle ‘la nouvelle Marlène Dietrich’. Être un ersatz de la grande Lola ? Nein, danke ! Elle était entière et profondément allemande. Elle avait besoin de vérité, de rudesse, pas de paillettes sur Tequila Sunrise. Sans regret, elle avait fait ses valises pour Paris. Kaput, Los Angeles.

Alors, cette Voleuse ? Rien de mémorable. Pas même la présence de son partenaire Michel Piccoli. Etrange occultation de la mémoire vis-à-vis de celui qui compterait énormément pour elle plus tard. Et vice-versa. Piccoli se souvenait à peine de Romy Schneider quand on lui annonça qu’elle serait sa partenaire dans ‘Les choses de la vie’. Comme Piccoli, Romy avait besoin de bonifier avant de se lancer dans cette folle amitié. Le temps n’est pas toujours le pire ennemi des femmes.

Six ans plus tard, elle était méconnaissable. La trentaine avait siphonné ses rondeurs d’enfance, son corps de mère s’était délié de cuisses minces et bronzées, elle avait fait le deuil de ses années Delon sur le tournage de ‘La Piscine’. Elle était devenue ce ‘bulldozer’ de caractère qui pouvait lutter à armes égales avec ses partenaires masculins. Derrière le tintement cristallin de sa voix on pouvait percevoir en arrière-fond le grondement métallique de ses humeurs. Les résurgences schneidériennes bondiraient en cas de nécessité. Des tempêtes qui s’apaiseraient dans les larmes et les petits mots pleins de contritions glissés sous les portes de ceux qui en avaient fait les frais. Ad tempores, ad Romines.

Entre Romy et Michel, il y eût six films sur trois décennies, ‘des moments de tendresse infinis’,des gestes pas toujours très honnêtes’** et un poste radio berlinois. Dernier bastion de sa mémoire sur son amitié trouble, lors d’une rare confidence, Michel Piccoli se rappelait l’avoir acheté avec Romy dans la capitale fédérale allemande***. Un ciment hertzien en disant long sur tout ce qui les avait liés jusqu’à la disparition de l’actrice.

Entre temps, Romy fût Lili la putain de Piccoli, son épouse fantasmée des Choses de la vie, maîtresse assassine à fesser de Trio Infernal, l’Hélène alcoolique dans Mado, visage lavasse et gras. Sans concession, elle se jetait dans ses rôles et tant pis pour la laideur. Dans la vraie vie, Romy ne se maquillait pas, aimait se caraméliser au soleil, manger et dormir quand ça lui chantait. Elle était loin de ces ex-compatriotes en sandales-chaussettes à Ibiza exigeant que ce bastion espagnol se mette au pas des Fritz en vacances. Dîner à 18h30 au plus tard et puis quoi encore ? Très peu pour Romy, machine de guerre sur un plateau de tournage, bohème à la ville. Elle avait eu mille vies, des amours, deux divorces, un remariage, une petite fille, des joies intenses autant que des déceptions vertigineuses. Un trop vécu qui se lisait sur son visage patiné d’étés, d’insomnies, d’excès d’actrice pétrie de doutes, réclamant une attention constante. Alles oder nichts. Tout ou rien. Telle était sa devise. Plutôt tout brûler que de flamber mollement. La vie lui avait rapidement repris ce qu’elle lui avait donné : jeunesse, éclat, mari, fils. Mais Romy était une battante. Sa beauté abîmée n’en était que plus émouvante avec ce regard fané où traversait des fulgurances parfois intactes et des sourires de jeune fille.

Michel s’était bonifié à son tour, tournant films sur films, prenant des risques dans le très controversé La grande Bouffe, piquant une colère monumentale dans Vincent, François, Paul et les autres, devenu également fétiche de Marco Ferreri et ses fantaisies ritaliennes. Il était plus que respecté par la profession. Sa couronne de cheveux désormais grisonnante était devenue familière dans le paysage du cinéma français et européen.

Deux êtres flamboyants pourtant discrets sur leurs vies privées. Romy, la bonne élève avait été césarisée deux fois. Michel, quant à lui, avait essuyé la radinerie de la profession. Excepté une palme cannoise en 1980, aucune sculpture de notre hexagone ne viendrait à nouveau coiffer sa cheminée. Nommé sans récompense. Roi sans couronne. Tant pis pour le flacon, l’ivresse de tourner était toujours là. Romy en arrière-fond, l’appelant par son chuintement germanique reconnaissable entre tous : ‘Mi-ch-el !’. Plus qu’un partenaire de celluloïd, il était un ami très cher. Un baromètre à subjuguer dans un dangereux jeu de séduction. Romy, souri espiègle face au Piccoli matois à souhait.

En mode mineur, Michel était l’épaule consolatrice, le témoin des tragédies intimes, la force tranquille qui pardonnait les brusqueries de ses fragilités. Ensemble, ils partageaient les clopes, les succès, des poilades entre deux scènes et surtout des non-dits : ‘ Michel et moi n’avons pas besoin de parler pour nous comprendre.’ aimait à répéter Romy. Deux frères et sœurs de cinéma aux gestes parfois incestueux. Pas assez pour briser une amitié hautement sincère affirmera Piccoli. Les artistes sont ainsi faits. Allez comprendre ailleurs si vous n’y êtes pas.

Et voilà où les avaient menés 10 ans d’amitié. A un objet banal que l’on choisit avec son amie un matin d’hiver 81****, les mains fourrées dans un vieux manteau, les paupières encore ensommeillées par le chagrin, la morsure du froid berlinois sur le visage, dans le côté Ouest et libre d’une ville encore coupée en deux. Après une cigarette ayant craché sa fumée de cheminée à la chaleur éphémère, voilà comment on rentre enfin dans une boutique moquettée au marron des années Derrick. Là, on baragouine en schleu comme on peut l’envie d’acquérir cet objet de haute technologie. Ya, ya, ya. Deutche Qualitat ! Après tout, la réconciliation de deux nations passe aussi par la trivialité du commerce. On peut compter sur la rigueur allemande lorsqu’il s’agit d’un produit aussi sérieux qu’un poste radiophonique. Moins sur ses propres aptitudes linguistiques. Heureusement, Romy est là pour traduire. Quelques minutes plus tard, on repart tel un vieux couple, avec l’achat effectué. Berlin est toujours aussi grelottante, à moins que ce soit Romy, son amie, qui tremble à nouveau d’effroi. Elle ne se remet pas de la mort de David, né à Berlin il y a 14 ans. Le deuil a abîmé son regard altier de déesse. Romy est d’une fragilité de feuille morte, prête à s’envoler au moindre coup de vent. Mais sur le tournage de ‘La Passante’, elle s’accroche encore au concret d’une scène avec un professionnalisme implacable : ‘Jacques, on la refait. Pourquoi ? Je n’ai pleuré que d’un œil, ça ne va pas !’. Le tournage s’éparpille dans son souvenir, égrenant les prunelles noyées d’une Romy à bout de souffle. Dans le ravin des larmes, on trouve pourtant à chahuter : « Qui était Elsa ? demande Romy à Michel alias Max. Court moment de réflexion puis survient la réponse à l’humour tranquille de la bouche de Piccoli : « …une emmerdeuse… ». Clap de fin.

Alors, que nous reste-il, de ces deux-là ? Romy et Michel. Milou et Rominette. Un duo qu’on l’on aime retenir sur un plan-séquence aussi beau que furtif, celui d’Hélène et Pierre, amants de pellicule tout de blanc vêtus sur un vélo, une après-midi d’été. Cheveux au vent et fou-rire culte pour Romy renversant sa tête dans un mouvement qui lui était unique. Profil de Michel, sombre et viril, joie de vivre aux lèvres, pédalant dans la verdure floue d’un paysage sur la musique de Philippe Sarde. Moment de cinéma à l’intensité dramatique s’imprimant pour toujours dans votre rétine. Romy et Michel. Michel et Romy. Les choses de la vie. Romy et Michel, deux ombres filantes à jamais entrées dans l’éternité canaille de Claude Sautet.

 

*Romy Schneider a tourné ‘What’s new Pussycat ?’ en 1964. Elle détesta le film et le rôle qu’elle y jouait dedans. Se trouvant ‘Grasse et empruntée’.

 

** Citation extraite des mémoires de Michel Piccoli ‘J’ai vécu dans mes rêves’, parues en 2015 chez Grasset.

 

*** La Passante du Sans-souci fût tournée à l’hiver 81 à Paris et à Berlin. Dans la préface du livre ‘Romy, c’est la vie’, très beau recueil de photos, on peut lire la préface signée Michel Piccoli qui y raconte ce souvenir, l’achat d’un poste de radio à Berlin avec Romy Schneider. Ce livre a été écrit par de Giancarlo Botti et Jean-François Josselin, édité chez Schimerl/Mosel, en 1996.

Première rencontre dans ‘La voleuse’ de Jean Chapot, 1965. Entre Michel et Romy, c’est l’auberge des culs-tournés…

 

Cinq ans plus tard, ‘Les choses de la vie’. Coup de foudre professionnel et amical.

 

Scène-culte que celle du vélo filant à travers la campagne. Beauté et brièveté des choses. Un instant magique signé Claude Sautet.

 

Le trio infernal… Michel, Romy et Claude lors de la sortie des Choses de la vie. Le film fit 3 millions d’entrées et relança la carrière de  Sautet, alors sur le point de tout arrêter.  Les français ont adoubé les couple  de cinéma Piccoli-Schneider.

 

Michel Piccoli aux côtés de Romy Schneider en 1975 lors de la soirée des Césars où elle reçu le prix de la meilleure actrice pour ‘L‘important c’est d’aimer ‘ de Zulawski.

 

Séducteurs et canailles dans ‘Max et les ferrailleurs’, 1971. Le  duo fit 2 millions d’entrées en France.

 

Jouer et séduire… (‘Max et les ferrailleurs‘, 1971)

 

Trio infernal’, 1974 de Francis Girod. Romy Schneider et Michel Piccoli, diaboliques assassins à souhaits…

 

‘Romy, je l’ai embrassé pendant des heures, je la connais par cœur...’ disait Michel Piccoli. « Pour tourner ce genre de scènes, mieux vaut la peau d’un ami« , aimait à répéter Romy Schneider.

 

Sur le tournage de ‘Mado‘,  Claude Sautet,1976.

 

Séduire … même son partenaire de cinéma. Un jeu délicieux et dangereux. … ( tournage ‘Choses de la vie‘, 1970)

 

Romy Schneider et sa façon unique de prendre les hommes dans ses bras, avec force et séduction.

 

Clap de fin pour le duo après 10 ans d’amitié. Dernière scène de ‘La Passante du sans-souci‘. ‘Qui était Elsa ?’ – Un emmerdeuse… (‘La Passante du sans-souci’, de Jacques Rouffiot,1982 )

 

Milou en Mai… Michel Piccoli s’est éteint le 12 Mai 2019 à 94 ans, mettant fin à 60 décennies de provocation, d’audace et d’inquiétudes métaphysiques au cinéma et au théâtre.

 

 

Romy en Mai.aussi.. L’actrice s’éteindra le 29 Mai 1982 à Paris.

 

 

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