Le Cap du Lapsang Souchong

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Non, chérie, on boit du Lapsang Souchong… Ce drôle de nom s’étire dans la bouche, la fait avancer en cul-de-poule, les yeux écarquillés comme une Arielle Dombasle en extase devant son philosophe de mari… Laissez rouler les liquides et les sifflantes sur votre langue : « Lap-sang-sou-chong… ». C’est délibérément hautain. Ça y est. Vous venez de franchir un cap.

Il est des étapes qui surgissent soudainement au cours de notre vie. Insidieusement, elles viennent changer notre façon d’être et d’apprécier le monde qui nous entoure. La modification des goûts et des couleurs sont parmi les caps que la trentaine bien installée nous réserve. Petit à petit, on se met à aimer ce que l’on dénigrait jadis. Lorsque nous étions jeunes, beaux et bêtes, il nous semblait que nos préférences culturelles, vestimentaires et culinaires étaient à jamais gravées dans le marbre. Plutôt crever de ne pas porter mini-jupe et talons hauts même par moins 5 degrés que de finir vielle fille. Plutôt se briser une jambe que de fredonner La Mer de Trenet ou pire, Amsterdam de Brel. Manger des huîtres ? Même pas avec un bâton, j’ les touche ! Se coucher à 21 heures-un sa-me-di soir et avec délectation en plus, et puis quoi encore, on n’est pas des pépés ! Boire du vin et discuter tranquillement en soirée plutôt que de sauter à s’en péter la rotule torchés comme un Depardieu à une Oktoberfest, pour reprendre une nabillade : « allô, non mais, allô, quoi » ? On avait décrété que le monde tel qu’on le concevait du haut de nos 20 ans resterait cette vision immuable que l’on en avait alors. Cochon qui s’en dédirait ! La jeunesse possède l’ardeur de l’assurance, ignorant qu’elle est bâtie sur des sables mouvants. Mais les années se chargent vite de sabrer les châteaux en Espagne…

Petit à petit, on s’est mis à faire des trucs de dingues : préférer le jazz à la soupe de chansons vocodées que l’ont trouvaient si cool il y a dix ans, convenir que cela vaut la peine de sacrifier le PIB de toutes les bitures annuelles potentielles dans un bon Nuits-Saint-Georges, snober l’acrylique cheap et jetable pour un cachemire durable et chaud, avoir les cheveux dressés sur la tête à l’idée d’un cassoulet en boîte trafiqué de conservateurs et plaider pour un tajine avec citrons bergamote confits maison, préférer le jeûne au Mc Donald dans l’estomac, les regrets d’un tel écart diététique s’évacuant dans une disgracieuse aérophagie nous faisant jurer les grands dieux que l’on ne y reprendrait plus jamais à ce regain nostalgique. Tout agonisant et bourré de Citrate de Bétaïne, se dire qu’un clown criard pour emblème d’une chaîne de restauration aurait dû nous mettre la puce à l’oreille…

Et puis, il y a l’étape ultime à l’élitisme rampant. Un truc que l’on n’aurait jamais cru. Une prédilection qui nous donnait de l’effroi à la seule idée du passage à l’acte : se mettre à boire du Lapsang Souchong… Les moins de 35 ans ne peuvent pas connaître. C’est normal, on ne vous en veut pas. Vous n’avez jamais regardé religieusement avec vos parents les coco-girls du Collaro Show à heure de grande écoute se trémousser seins nus et tombant, car sans prothèse PIP, sur de la musique déjà ringarde avant l’heure. Vous ne savez pas qu’avant l’immonde lapin, Nesquik était représenté par un gros bibendum jaune extra-terrestre dont la seule apparence dodue était une alerte au surpoids qu’entraînerait une dépendance à cette boisson chocolatée. A notre époque, on allait seuls à l’école, les instituteurs fumaient en classe, et devenir pompier ou vétérinaire étaient parmi les vocations les plus tendance de notre génération. Être V.I.P, on s’en foutait. D’ailleurs, on ne savait même pas ce que c’était. La téléréalité n’existait pas. Mais revenons à nos théières.

Bref, le Lapsang Souchong est la boisson des vieux. Des néo-vieux, même. Son goût fumé très prononcé est segmentant à lui tout seul. Il faut s’accrocher pour l’aimer. Humer la mouture à sec est déjà une première approche avant l’épreuve du feu. C’est vrai, on a un peu l’impression d’avoir sous le nez les cendres de sa grand-mère. Car cela sent le brûlé. Sentiment d’autant plus prononcé si le contenant est la boîte Mariage Frères, sa couleur ébène renforçant l’illusion d’une urne funéraire. Puis, vient l’épreuve gustative. Tout un programme. Avec une précision militaire, il faut chauffer l’eau à 95°, comme cela est indiqué sur la notice. Arroser d’eau à peine frémissante sur les feuilles de thé noir. Attendre quelques minutes. Cinq, pas plus. Verser dans une tasse de porcelaine, pas un mug, malheureux, trop américain trop vulgaire ! Tout doux, on n’est pas dans un loft à New York ! Il faut s’imaginer transportés dans un appartement haussmannien riche en moulures, une cheminée de marbre dans le salon, un miroir doré à la feuille en guise de tableau… Là, délicatement, porter le breuvage ambré à ses lèvres. La première fois est toujours étrange. Comme toutes vous me direz. Cela n’est jamais bien réussi. Comme toutes les premières fois ou presque… Un surprenant parfum de feu de bois vous envahit la bouche. Nous aurait-on vendu du charbon de bois laminé ?

Non, chérie, on boit du Lapsang Souchong… Ce drôle de nom s’étire dans la bouche, la fait avancer en cul-de-poule, les yeux écarquillés comme une Arielle Dombasle en extase devant son philosophe de mari… Laissez rouler les liquides et les sifflantes sur votre langue « Lap-sang-sou-chong… ». C’est délibérément hautain. Ça y est. Vous venez de franchir un cap. Plus jamais vous ne boirez de Lipton Yellow dégueu dont le goût citronné rappelle le pire des aérosols pour W.C. Non… plus jamais. A la rigueur vous vous contenterez d’un Twinings, Dieu Merci, ils sont toujours fournisseur officiel de Sa Majesté Elizabeth II, vous n’avez rien à craindre de ce côté-là, l’honneur est sauf… En réfléchissant à ce que le Lapsang Souchong signifie, vous venez de vous habituer à cette senteur âcre de terre calcinée dans votre gorge… c’est étrange… c’est comme boire une cheminée crépitante, c’est comme respirer des feuilles d’automne en combustion… Le Lapsong Souchong est une saison qui appelle l’âtre noirci, les matins brumeux dans la campagne, le trumeau donnant sur tapis persan et chien somnolant… Le Lapsong Souchong ralentit le temps qui passe, laisse entrevoir des instants imaginaires ou des souvenirs ravivés… Croyez-vous que l’on retrouverait pareille poésie dans du Red Bull ? Cette boisson diabolique pour technivalliers épileptiques a la simplicité des imbéciles. Tandis que le Lapsang Souchong… quel voyage dans la Chine millénaire ! Quelle audace dans ces nuances boisées ! Quel courage appelle le buveur novice trempant ses lèvres dans ce curieux alliage…

Et puis, il y a encore et toujours cette musique douce à l’oreille qui se détache comme autant de notes : LAP-SANG-SOU-CHONG… on se croirait en train de jouer du xylophone… tandis que le RED-BULL, quelle lourdeur ! Quelle paresse ! Quel bloc de labiales hydrogénées et sans grâce ! Ça annonce le gros camionneur texan, casquette cradingue, tatouage délavé, aisselles musquées, mulet sur nuque raide et rougeaude… Non, laissez-nous retourner à nos chinoiseries pleines de soieries, au bleu sur porcelaine pâlie, au bambou joli, aux nouilles en nid… Le petit doigt levé, aristocratique, on se la joue mondain désaltéré, fin connaisseur… Le sourcil à peine relevé, dans un léger rictus soupçonneux, nous voilà goûtant le précieux fumet. La mine concentrée, l’esprit tourbillonnant avec autant de légèreté que la vapeur qui s’échappe de notre tasse, on s’interrompt enfin, lançant à la maîtresse de maison, la bouche tout à coup contractée comme un gymnaste prêt à exécuter une acrobatie : « C’est du Lapsang Souchong de chez Mariage, n’est-ce pas? »

N'ayez pas peur, cela a juste un goût de bois brûlé...
N’ayez pas peur, cela a juste un goût de bois brûlé… la maturité n’est pas loin !
Arielle Dombasle ou l'art et manière de demander un Lapsong Souchong avec la bouche en cul-de-poule pour bien appuyer chaque syllabe...
Arielle Dombasle ou l’art et manière de demander un Lapsong Souchong avec la bouche en cul-de-poule pour bien appuyer chaque syllabe… L’artiste ne manque jamais de rappeler dans ses interview que c’est son parfum de thé préféré. Nobody is perfect !
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Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. Félicitations, cette chronique autour du thé m’a fait beaucoup rire. 🙂

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